Critiques

Billy (les jours de hurlement) : La tempête qui gronde

Revoici Fabien Cloutier et sa langue trempée dans l’acide. Billy [les jours de hurlement] arrive sur la scène de La Licorne précédé d’une rumeur hautement favorable. Non seulement la pièce a été récipiendaire du prix Gratien-Gélinas 2011, mais elle avait aussi suscité les commentaires élogieux et les ricanements coupables des quelques spectateurs privilégiés qui ont vu les lectures publiques au festival du Jamais Lu (mai 2011) et à Dramaturgies en dialogue (septembre 2011). Faut dire que Billy allie l’écriture-choc de Fabien Cloutier à une structure dramatique très efficace, qu’on ne lui connaissait pas. Habitué de le voir créer des contes, certes personnels mais ancrés dans la tradition narrative québécoise (celle du conte traditionnel, s’entend), on ne le savait pas si doué dans l’entrelacement des récits. Dans Billy, trois personnages se racontent et leurs histoires entrent progressivement en relation, s’entrechoquant dans une montée dramatique percutante. Mais c’est encore leur parole, avec cette langue si crue, si rude mais si juste, qui fait mouche. 

Trois personnages, liés sans le savoir parce qu’ils occupent différentes fonctions à la commission scolaire des Trois-Monts, ont décidé ce matin-là de hurler leur colère contre le «système», contre l’obésité, contre les «estis de BS», contre la foutue bureaucratie ou les syndicats, bref contre tout ce qui leur semble freiner leur vie, les emprisonner, les pourrir. Du «chialage» immodéré, mais surtout intempestif et rempli de préjugés et de méconnaissance du monde. Comme le chum à Chabot, personnage rencontré dans Scotstown et Cranbourne, ces trois-là érigent sans s’en apercevoir leur ignorance à un rang supérieur, se permettant de s’y appuyer pour vilipender tout ce qui les entoure. La mère d’Alice (Catherine Larochelle) gueule contre le père de Billy et «sa face poquée de puant sale», s’imaginant qu’il maltraite son fils. Le père de Billy (Guillaume Cyr) gueule contre la bureaucratie, et l’adjointe sénior aux activités de formation du département des ressources humaines (Louise Bombardier) gueule contre tout et rien. Leur colère s’aménage aussi à partir de leurs biais personnels: de petites blessures et autres antécédents qui seront révélés progressivement et qui, doucement, montrent l’origine de leurs courroux et permettent d’en comprendre la puissance.

C’est là, le génie de Fabien Cloutier, encore une fois: réussir à rendre acceptable, ou du moins justifiable, la plus détestable et la plus irrationnelle des colères. Même s’ils s’imaginent victimes de complots, de conspirations de la part des «BS» et des syndicats, et que ce discours simpliste les décrédibilise, Cloutier ne nous fait jamais oublier que leur colère est juste. Malgré les raccourcis de pensée, malgré la saleté du vocabulaire, on admire la fougue qui les habite. On ne peut alors qu’observer, impuissants mais alertes, l’inéluctable spirale de violence verbale dans laquelle ils s’enfoncent.

Sylvain Bélanger, habile avec le théâtre-récit et connu pour son approche sobre mais percutante des textes de ce genre (c’est-à-dire à cheval sur le politique et l’intime), est ici fidèle à lui-même. Il donne à cette parole de l’espace pour qu’elle puisse se déployer, et surtout qu’elle puisse résonner avec toute la force nécessaire. À l’écoute du texte avant tout, et de son rythme implacable, il a aussi imaginé avec sa scénographe Evelyne Paquette un espace froid, dont la blancheur évoque les ternes corridors des édifices gouvernementaux et municipaux – ces fameux lieux dans lesquels le «système» se façonne au détriment des aspirations du «vrai monde». Le décor d’une blancheur abyssale évoque aussi la neige, autre sujet de récriminations des personnages en cette journée d’hiver. Mais la tempête n’est pas nécessairement dehors: elle gronde à l’intérieur des mots.

Subtil, Sylvain Bélanger propose aussi un lien entre le quotidien décevant des personnages et les voix superficielles qu’ils entendent à la radio commerciale entre deux chansons pop. Les transitions s’effectuent sous un éclairage dancefloor et une musique rose bonbon: la radio est un refuge avec ses chansons indolores, mais aussi un déversoir quand ses animateurs décident d’être la voix du peuple en colère. C’est là, en tout cas, que l’adjointe sénior aux activités de formation du département des ressources humaines semble puiser ses frustrations contre «les associations de défense de BS de marde». Ça me rappelle vaguement quelque chose.

Mentionnons au passage le jeu énergique des comédiens, tous plus vrais que nature.

 

Billy [les jours de hurlement]De Fabien Cloutier
Mise en scène par Sylvain Bélanger
Une production du Théâtre du Grand Jour, à La Licorne jusqu’au 18 mai 2012

 

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web travaillant entre Montréal et Bruxelles, Philippe Couture collabore à Jeu depuis 2009. En plus de contribuer au Devoir, à des émissions d’ICI Radio-Canada Première, au quotidien belge La Libre et aux revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe, il est l’un des nouveaux interprètes du spectacle-conférence La Convivialité, en tournée en France et en Belgique.

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