Chroniques

Le théâtre montréalais en 2011-2012 : bilan

La question revient sans cesse. «Alors, qu’est-ce-qui est bon au théâtre à Montréal ces jours-ci?», me demande-t-on spontanément, au détour d’une conversation sur la grève étudiante ou sur la pluie et le bon temps. Mes interlocuteurs me savent en bonne position pour y répondre. Mais cette question, généralement, me terrorise. Car si, dans un mois d’assiduité au théâtre, il y a toujours 4 ou 5 spectacles honnêtes, qui me procurent sur le coup une petite satisfaction et une certaine matière à réflexion, peu de ces pièces s’inscrivent vraiment durablement en moi et me semblent dignes d’être isolées des autres.

C’est normal. Au nombre de spectacles créés et présentés à Montréal, dans des conditions de création très variables mais généralement inadéquates, on ne peut pas s’attendre à vivre tous les jours de grands chocs théâtraux. N’empêche, je suis chaque fois déçu de ne pas avoir grand-chose à conseiller à mes nombreux amis qui ne fréquentent pas assidûment la scène théâtrale. Je suis pourtant convaincu de la pertinence et de l’importance du théâtre dans cette Cité, et même si je trouve certains théâtres établis profondément ronflants, je ne suis pas prêt à dire que c’est le cas de l’ensemble de la scène théâtrale. 

Je ressens encore plus crûment ce sentiment quand vient le temps de faire le bilan de la saison et de tracer le portrait théâtral des derniers mois. Pas plus de 10 ou 12 spectacles me paraissent vraiment marquants, et la place occupée par lesdits théâtres ronflants me paraît soudainement démesurée. C’est qu’ils en prennent, de la place, et qu’ils reçoivent les plus hautes subventions. Si nos théâtres institutionnalisés n’étaient pas soumis aux diktats de la rentabilité et à la tyrannie du système des abonnements, leurs subventions pourraient leur permettre de prendre des risques plutôt que de ménager la chèvre et le chou pour ne pas déplaire aux abonnés. Mais je me répète.

Il y a néanmoins des lieux stimulants. La Licorne, qui emménageait cette année dans un théâtre refait à neuf, franchement plus agréable que l’ancien lieu, a proposé une saison fidèle à elle-même: accessible, percutante, ancrée dans le social et posant des questions dérangeantes au moyen d’une narrativité puissante, approfondissant sur différents spectacles et à différents degrés l’esthétique réaliste hypertendue qui fait sa marque. Orphelins, Chaque Jour, BUG, Rearview, Midsummer, Billy: autant de spectacles suivant cette stimulante ligne éditoriale et atteignant parfaitement leurs cibles. Bravo à la cohérence de la direction artistique de Denis Bernard.

La Chapelle, encore et toujours le lieu des plus stimulants décloisonnements, fut très fréquentable cette saison malgré certaines propositions moins achevées. Mais c’est là qu’on a vu Sepsis, de Christian Lapointe et Croire au mal de Jérémie Niel, sans oublier l’attendue reprise de Caligula Remix, de Marc Beaupré et le festival Artdanthé qui, en novembre, a fait souffler un beau vent de créations sans compromis.

Le Théâtre d’Aujourd’hui, dont la prochaine saison s’annonce comme un paroxysme, a exploré des dramaturgies d’une grande ampleur, notamment Contre le temps, de Geneviève Billette, et Moi dans les ruines rouges du siècle, d’Olivier Kemeid.

Espace GO n’hésite jamais à s’attaquer à des oeuvres complexes et ancrées dans les grands questionnements de notre époque. Il en fut ainsi cette saison, même si, à l’exception de Blanche-Neige, les mises en scène y ont été d’une (trop) grande sobriété. Enfin, disons qu’il y a à GO un décalage entre la prise de risques dramaturgique et la livraison scénique des textes, qui est moins inventive. Les mises en scène y sont toutefois intelligentes, rien à redire. Je crois que je suis simplement en manque de mises en scènes plus colorées et plus radicales, qui sont encore trop rares à Montréal.

C’était la première saison de Philippe Ducros à titre de directeur artistique d’Espace Libre. Il a imprégné la saison de ses préoccupations, lui donnant une couleur un brin plus politisée qu’à l’habitude. J’ose dire que c’est essentiel. Et j’en réclame davantage. La prochaine saison, qui a été dévoilée récemment, devrait me combler.

Un constat réjouissant: notre théâtre s’internationalise et on reçoit de plus en plus d’artistes étrangers (européens) en saison régulière. Bravo. On ne peut plus tolérer que la scène montréalaise soit repliée sur elle-même alors que la scène européenne est de plus en plus engagée dans la circulation des idées et des oeuvres et dans le décloisonnement des pratiques. Ce fut donc un bonheur de voir Adishatz/Adieu, de Jonathan Capdeviele (France), Kolik, d’Hubert Colas (France), Récits de juin, de Pippo Delbono (Italie), Cannibales, de David Bobee (France), Capital Confiance, de Transquinquennal (Belgique) et d’autres encore. Ne manque plus qu’un soutien public pour accueillir aussi des spectacles de plus grande envergure, à plus grand déploiement, ceux des metteurs-en-scène-vedette comme Thomas Ostermeier, Christoph Marthaler, Jan Lauwers, Rodrigo Garcia, Joël Pommerat, Ivo Van Hove et bien d’autres. Le FTA ne peut pas s’en charger tout seul. Et si l’on reçoit une fois de temps en temps l’un de ces spectacles, il est déplorable de ne pas pouvoir suivre intégralement l’oeuvre de ces grands noms et de ne pas leur être plus fidèle. Et quand va-t-on développer des liens avec les artistes de l’avant-garde new-yorkaise, qui sont si près de nous mais si méconnus ?

Il y eut un certain rayonnement du théâtre québécois en Europe. Denis Marleau fut invité à la Comédie-Française l’été dernier, Wajdi Mouawad ne laisse personne indifférent en Europe francophone, Robert Lepage cartonne à l’opéra à New York et le théâtre musical Belles Soeurs a séduit les Parisiens. Mais quand va-t-on réussir à faire voir d’autres artistes que ceux-là? Si vous voulez mon avis, malgré le plaisir de spectateur que m’a procuré Belles Soeurs, j’estime que des metteurs en scène plus innovateurs, plus représentatifs de la vitalité de notre scène théâtrale et de la variété des esthétiques présentes sur nos scènes devraient être soutenus dans leurs tentatives de rayonner à l’étranger. Jérémie Niel, Christian Lapointe, Brigitte Haentjens, Marc Beaupré, Olivier Choinière, Philippe Ducros: ce sont eux les forces vives du théâtre québécois actuel.

Le théâtre a aussi fait jaser: l’affaire Cantat était sur toutes les lèvres. Le Projet Blanc d’Olivier Choinière a divisé le milieu et fait quelques flammèches. L’équipe des Écuries a lancé un manifeste. Mais en dehors de ces quelques événements, à part les essentielles discussions menées par le CQT autour des théâtres institutionnalisés, il n’y a pas eu de débats fondamentaux et viscéraux cette année sur les bords de scène. Néanmoins, les gens de théâtre se mobilisent et participent au printemps érable québécois. Quelque chose se passe.

 

Voici, pour finir, mon TOP 10 des créations québécoises présentées à Montréal. Quel est le vôtre ?

 

  • En 10e position:

MOI DANS LES RUINES ROUGES DU SIÈCLE

Texte et mise en scène d’Olivier Kemeid

Une production des Trois Tristes Tigres, au Théâtre d’Aujourd’hui du 10 janvier au 4 février 2012

 

  • En 9e position:

CONTRE LE TEMPS

De Geneviève Billette

Mise en scène de René-Richard Cyr

Au Théâtre d’Aujourd’hui du 8 novembre au 3 décembre 2011

 

  • En 8e position:

CROIRE AU MAL

De Jérémie Niel

Une production Pétrus, présentée à La Chapelle du 21 février au 3 mars 2012

 

  • En 7e position

CRANBOURNE

De et avec Fabien Cloutier

Une production du Théâtre Urbi et Orbi

Au Théâtre Denise-Pelletier du 29 février au 17 mars 2012

 

  • En 6e position

L’HISTOIRE DU ROI LEAR

De William Shakespeare

Mise en scène Denis Marleau

Au Théâtre du Nouveau Monde du 13 mars au 7 avril 2012

 

  • En 5e position

DISSIDENTS

de Philippe Ducros

Mise en scène de Patrice Dubois

Une production du Théâtre PAP, à l’Espace GO du 6 au 31 mars 2012

 

  • En 4e position

BLANCHE-NEIGE / LA BELLE AU BOIS DORMANT

D’Elfriede Jelinek

Mise en scène Martin Faucher

À l’Espace GO du 13 septembre au 8 octobre 2011

 

  • En 3e position

ORPHELINS

De Dennis Kelly

Mise en scène Maxime Denommée

Une production La Manufacture, à La Licorne du 10 janvier au 18 février 2012

 

  • En 2e position

SEPSIS

De Christian Lapointe

Une production Théâtre Péril, à La Chapelle du 17 au 21 janvier 2012

 

  • En 1ere position

L’OPÉRA DE QUAT’SOUS

De Bertold Brecht

Mise en scène de Brigitte Haentjens

Une production Sibyllines, à l’Usine C du 24 janvier au 11 février 2012

 

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web travaillant entre Montréal et Bruxelles, Philippe Couture collabore à Jeu depuis 2009. En plus de contribuer au Devoir, à des émissions d’ICI Radio-Canada Première, au quotidien belge La Libre et aux revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe, il est l’un des nouveaux interprètes du spectacle-conférence La Convivialité, en tournée en France et en Belgique.

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