Critiques

Sideways Rain : Long fleuve agité

Si le théâtre et la danse n’arrivent pas, ces jours-ci, à rivaliser avec la rue et son magnifique tintamarre de casseroles, ils peuvent à tout le moins entrer en interaction avec elle. C’est ainsi qu’hier le Festival TransAmériques s’est ouvert sur le tintement des casseroles au Théâtre Jean-Duceppe, quelques minutes avant le début de la chorégraphie Sideways Rain, de Guilherme Bothelo. Superbe moment de frénésie où les spectateurs, souriants, ont autant applaudi la révolte populaire que les excitants débuts du festival tant attendu de danse-théâtre. J’apporterai ma propre casserole ce soir au Théâtre Prospero, promis.

Pièce conceptuelle sur le temps qui passe et les métamorphoses du monde, Sideways Rain se présente comme un long fleuve agité mais constant. 14 danseurs y traversent la scène à répétition, de profil ou accroupi, à plat ventre ou à califourchon, évoquant la figure de l’insecte, du batracien ou de l’homme moderne, mais toujours dans une parfaite horizontalité, portés par une puissante force intérieure qui les mène toujours plus loin. Métaphore de la grande marche de l’humanité vers l’harmonie ou le progrès? Évocation des mouvements infinis du paysage et du territoire? Illustration de l’évolution de l’homme, de son animalité primitive à sa forme humaine en constante progression? Opposition entre nature et culture? Toutes ces réponses sont bonnes. Et davantage.

D’abord guidés par un mouvement hypnotique, centrés sur eux-mêmes, l’oeil fixant un point invisible, les danseurs prennent graduellement conscience de la présence des autres, presque indistinctement. L’effet de groupe est momentanément brisé quand un danseur découvre son individualité et celle de l’autre, attrappant furtivement la main de celle qui passait près de là. Les petits gestes de l’homme civilisé se multiplient mais restent discrets: l’individu retournera bientôt à son mouvement perpétuel, fluide et impertubable. Entre collectif et individualité, ou entre primitivisme et modernité, la marche de ces corps n’évoque rien de moins que le mystère de la vie humaine et le mystère de son inscription sur Terre. Une sorte de cosmogonie, exprimée par des mouvements simples mais virtuoses. D’une grande beauté. D’une théâtralité discrète, évasive, très plastique, mais indéniablement prenante.

 

 

Philippe Couture

À propos de

Collaborateur de JEU depuis 2009, il écrit aussi dans le magazine Voir et discute culture à l'émission Plus on est de fous, plus on lit!, en plus d'être à ses heures édimestre, recherchiste et rédacteur culturel.

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