Critiques

Life and Times – Episode 1 : La vie chante

Heureusement, dans une époque qui multiplie les normes et cultive les conformismes, il existe encore des artistes pour s’imposer des règles farfelues, des objectifs délirants et des contraintes extravagantes. Je fais allusion ici aux créateurs qui, en plus de ne rien s’interdire théoriquement, vont courageusement au bout de leurs idées. Ils ne sont pas légion, mais ils existent bel et bien et le Festival TransAmériques est un endroit tout désigné pour les rencontrer.

Un peu comme Olivier Choinière, qui a osé appuyer son Chante avec moi sur une seule et unique chanson reprise en boucle, irrésistible satire de notre société du spectacle, les artistes du Nature Theatre of Oklahoma ont choisi de puiser dans une conversation téléphonique – les souvenirs d’enfance décousus et terriblement anodins d’une jeune états-unienne – le livret d’une comédie musicale. Rappelons que la compagnie new-yorkaise, qui avait présenté Rambo Solo au FTA en 2009, fait des notions de réel et de mémoire les pierres d’assises de la plupart de ses spectacles.

Certains diront qu’il y a dans Life and Times – Episode 1 matière à supplice. Il y a en effet quelque chose qui s’apparente à une épreuve dans ce genre de proposition. Une mise à mal de la patience du spectateur, une troublante combinaison de plaisir et de souffrance, d’ennui et d’émerveillement. Il faut savoir que le monologue, éminemment anecdotique, contient toutes les scories de l’oralité, les phrases tronquées, les errances et les hésitations de la pensée. Heureusement, le texte est pour ainsi dire démultiplié, transcendé par la représentation, c’est-à-dire qu’il est chanté pendant près de 3h30 dans un environnement scénique dénudé par un chœur d’une intarissable ferveur dont les costumes évoquent les uniformes d’une école ou d’une brigade, et les chorégraphies, les routines des meneuses de claque aussi bien que celles des gymnastes de l’ère communiste.

Il est ici essentiel de lire entre les lignes, de décoder ce qu’il y a sous les mots et les interjections sans cesse répétés, de se mettre au diapason en acceptant la futilité du propos. C’est alors qu’on se met à apprécier la précision des comédiens-chanteurs, la manière subtile dont la musique et la danse escortent le «récit», détournent les codes de la comédie musicale canonique en plus de critiquer notre engouement pour le divertissement et les confessions.

Si l’aventure est d’abord et avant tout formelle, réglée au quart de tour, il reste qu’une certaine idée de l’Amérique se dégage du spectacle, une représentation aliénante du rêve américain. Il est question de la vie d’une famille de la classe moyenne, de l’école, des voisins, des amis, des voyages en autobus et des premiers émois sexuels et amoureux. Auprès des trentenaires ayant grandis en banlieue, une certaine identification risque fort d’opérer.

Life and Times – Episode 1

De Kelly Copper et Pavol Liska. Une production du Nature Theatre of Oklahoma. À la Cinquième Salle de la PdA, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 1er juin 2012.

 

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