Critiques

Sur le concept du visage du fils de Dieu : Théâtre extrême bis

Le metteur en scène italien Romeo Castellucci et sa compagnie Societas Raffaello Sanzio ont plus d’une fois déstabilisé les spectateurs de Montréal avec des spectacles combinant arts visuels, performance et théâtre. Leur dernière œuvre, qui a fait scandale en France pour de mauvaises raisons, va plus loin encore qu’on aurait pu l’imaginer. En montrant dans toute sa crudité la déchéance du corps humain, non seulement place-t-on le public dans un rôle gênant de voyeur, mais on le confronte à sa propre conception de la beauté.

La beauté absolue, représentée ici par le visage du Christ peint par Antonello de Messine à la Renaissance, qui surplombe la représentation, impassible, a inspiré la création de ce spectacle. Sur le vaste plateau au plancher blanc, quelques meubles blancs : fauteuil et table basse au salon, table et chaises pour l’espace cuisine, un lit pour la chambre, accueillent un vieil homme en peignoir blanc, qu’on soutient pour l’aider à s’asseoir devant la télé. Son fils, pantalon noir, chemise blanche et cravate, lui apporte ses médicaments, lui dit quelques mots affectueux, s’apprêtant à le quitter pour le bureau.

Le père, pris d’une soudaine envie, quémande l’aide du fils, qui se retrouve vite débordé, pas très habile d’ailleurs, à nettoyer au fur et à mesure les pertes soudaines du vieillard incontinent… Soyons clair : pendant près d’une heure, la merde, liquide, va se répandre et tacher ce blanc immaculé, en « odorama » s’il vous plaît! La chance d’être assis à l’avant pour ce théâtre fortement olfactif! Le cérémonial, qui tranche avec le théâtre tranquille qu’on voit habituellement dans cette salle, est proprement insoutenable. Pourtant, personne ne sort, ne proteste. Trop de gens connaissent de telles situations. Le fils, à genoux derrière son père nu, qu’il lave et relave, s’immobilise un instant, éponge à la main : moment de recueillement. L’abnégation, l’amour que ça demande.

Alors qu’une montagne de linge sale s’accumule, le père et le fils s’exaspèrent, pleurent, s’excusent. Jusqu’au moment où le vieux saisit un gallon de merde et le verse sur le lit, où il s’assoit. L’éclairage bascule, le fils se dirige vers le visage du Christ, toujours impassible. Des voix préenregistrées scandent « Jésus, Jésus », prière, incantation. Dans la pénombre, on vide le plateau de ses meubles, à l’exception du lit où le père s’est assis. Entrent alors des enfants, une douzaine, extirpant de leurs sacs à dos des grenades, qu’ils dégoupillent pour bombarder la toile du fond dans une déflagration sonore assourdissante, comme pour dénoncer ce Christ, insensible à la douleur du monde.

Expérience sensorielle hors du commun au théâtre, ce spectacle ne laissera personne indifférent, j’allais dire impassible… Véritable coup de fouet, cette petite heure de vérité crue, intense, mémorable, constitue une plongée plus profonde qu’il n’y paraît dans la condition humaine, qui nous est commune à tous et à toutes.

 

Sur le concept du visage du fils de Dieu
Conception et mise en scène : Romeo Castellucci
Une production de la Societas Raffaello Sanzio, présentée au Théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts jusqu’au 3 juin
Dans le cadre du Festival TransAmériques

 


blank

À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de Jeu depuis 2005, il en assume la rédaction en chef depuis 2017 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *