Critiques

McBurney, Honoré et Mitchell croisent les littératures

Depuis la querelle des Anciens et des Modernes qui a secoué le festival d’Avignon en 2005 autour de la programmation influencée par l’artiste associé Jan Fabre, opposant violemment le théâtre de texte au théâtre d’images, il est admis qu’Avignon est ce lieu du décloisonnement, où le théâtre n’est plus textocentriste et embrasse des formes imagées, performatives, dansées, et parfois même tout ça à la fois, ou bien encore d’autres formes inclassables.

Or, le texte, ou plus largement la question de la narration ou de la fiction, n’a jamais vraiment cessé de traverser les programmations. Notamment en 2009, quand notre star nationale du théâtre Wajdi Mouawad était l’artiste associé. Ou cette année, suivant les intérêts de l’artiste associé Simon McBurney pour la grande littérature, les grands récits humanistes ou les histoires qui interrogent la conscience humaine. Il s’attaquait avec beaucoup d’efficacité et de rythme, en début de festival dans la Cour d’Honneur du Palais des papes, au roman Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov. D’autres, comme Christophe Honoré ou Katie Mitchell, ont épousé des littératures moins narratives, le premier s’intéressant à la vie et l’oeuvre des écrivains du Nouveau roman, la deuxième orchestrant une mise en images et en sons d’un roman hyper-contemplatif de W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne. Les littératures les plus diverses se croisent au festival. Pas assez de grands textes dramatiques ou de classiques théâtraux, diront encore les puristes. Mais qui voudrait vraiment d’un festival présentant des mises en scène poussiéreuses de classiques français? Certainement pas moi. Alors des romans qui passent de la page à la scène: je suis preneur.

Quand Christophe Honoré décoince les nouveaux romanciers

«Existe-t-il encore des éditeurs assez courageux pour publier aujourd’hui des oeuvres aussi formellement dérangeantes que ce que faisaient les écrivains du Nouveau Roman? Beckett serait-il publié s’il débarquait dans l’univers littéraire actuel? Je ne pense pas.» Ainsi s’exprime, sur vidéo, l’écrivaine Lydie Salvayre en clôture du spectacle Nouveau Roman de Christophe Honoré.

De plus en plus homme de théâtre tout en continuant sa prolifique carrière de cinéaste, Honoré propose une image décoincée, spontanée et presque rock de ces désormais mythiques figures littéraires dont l’oeuvre continue de diviser profondément les lecteurs. Fini l’académisme. Finie la réputation de littérature imbuvable dans laquelle les universitaires ont fini par emprisonner le nouvau roman en le transformant en monstre sacré que personne d’autre ne daigne approcher. Les nouveaux romanciers luttaient contre une littérature empesée; ils étaient des résistants, des esprits rebelles qui ne sauraient être confinés aux rayons mal-fréquentés des bibliothèques. Les voici donc sur scène, bien vivants, jeunes et beaux.

Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet (et sa femme Catherine), Claude Simon, Claude Ollier, Michel Butor, Claude Mauriac et Robert Pinget: ils sont tous là, la plupart empruntant les traits de jeunes acteurs qui ne les interprètent pas mais leur donnent voix et projettent leurs mots dans l’ici maintenant. Ludivine Sagnier et Anaïs Demoustier, figures connues du cinéma (où Christophe Honoré les a rencontrés), partagent la scène avec des nouveaux venus comme Mathurin Voltz (délicat Robert Pinget) ou des acteurs de théâtre comme Jean-Charles Clichet (vu l’été dernier à Avignon dans le jouissif Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, de Vincent Macaigne) et des actrices d’expérience comme Brigitte Catillon (Michel Butor) et Annie Mercier (Jérôme Lindon). Les femmes jouent les rôles des hommes, oui, car Honoré a cherché une distribution apte à recréer l’esprit rebelle et anticonformiste des nouveaux romanciers davantage que leur physioniomie, et à évoquer la camaraderie qui les unissait malgré les inévitables dissenssions et conflits qui ont fait vibrer les murs des bureaux des Éditions de Minuit.

Et la posture d’écrivain rebelle, dansant sur les cendres de Balzac ou grattant délicatement la guitare, leur va plutôt bien. Honoré ne les réduit pas à des icones rock, bien sûr, mais il les anime d’un souffle vif, d’une certaine spontanéité, du caractère imprévisible de ceux qui vivent leur vie à plein, se délectant des plaisirs de la pensée et des satisfactions d’une écriture libérée des cadres traditionnels. La pièce se construit à partir d’improvisations, de reconstitutions d’entrevues télévisées et d’extraits de romans, entrecoupés de vidéos tournées récemment avec des écrivains d’aujourd’hui qui réfléchissent à l’héritage des nouveaux romanciers.

De ce vif collage émerge une grande question, qui a des résonnances littéraires mais également sociales. Réunis par Alain Robbe-Grillet autour d’un projet de dictionnaire du nouveau roman, les écrivains constatent l’échec de leur confrérie. Peuvent-ils vraiment, eux qui ont lutté contre toute forme de modèle littéraire et refusent les formes convenues, s’entendre sur une définition englobante du Nouveau Roman? Ne sont-ils pas tous des individualistes revendiquant leur singularité? Devant l’exercice de la définition, ils en constatent l’absurdité. Comment réinventer la littérature, et poser un nouveau regard sur le monde, si on le fait à l’intérieur d’un mouvement littéraire codifié, donc forcément restrictif?

Et vlan. L’échec d’une utopie. Le Nouveau roman ne fonctionnera pas. Pas plus que les grandes utopies collectives, tous ces ismes dont parlera plus tard Marguerite Duras (Anaïs Demoustier), dans une entrevue tirée du Ravissement de la parole«Personne n’est comme l’autre. Il y a une énorme différence entre une certaine femme de ménage et une autre femme de ménage. Il y a des différences dans leurs désirs, dans leurs moyens. Traiter les gens à égalité, c’est la plus grande horreur du militantisme. Il y a là-dedans un abominable mépris de l’être humain. C’est là où le marxisme est d’une extrême pauvreté. J’ai été 7 ans au parti communiste. J’ai mis des années à en guérir. Qu’est-ce que j’y ai appris? À mépriser les autres et à simplifier. Les catholiques, les riches, tout le monde méprisé.» Nouveau Roman orchestre ainsi, en de délicats dialogues entre les nouveaux romanciers et les sciences humaines, des croisements fertiles entre la littérature et l’idéologie.

Quand Katie Mitchell traverse les paysages

La démarche de la metteure en scène britannique Katie Mitchell, nouvellement chouchou des scènes européennes et découverte, en ce qui me concerne, au festival d’Avignon 2011 par une brillante adaptation de Mademoiselle Julie, place le spectateur en plein coeur d’une captivante fabrication d’images et de sons. Le procédé sied bien au roman de W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, qui raconte la succession des paysages qu’il découvre lors d’une longue promenade sur la côte est de l’Angleterre, région aujourd’hui menacée par la hausse du niveau de la mer du Nord et déjà soumise à de violentes destructions. Un roman rêveur, contemplatif et philosophique, qui invite évidemment à anticiper les futurs bouleversements écologiques causés par le réchauffement climatique.

Mitchell fait entendre ce roman par une diversité de voix. Ses acteurs (cette fois-ci des comédiens allemands de la Schauspiel Köln) se relaient pour porter les mots de Sebald, mais aussi pour en évoquer les textures et les sons, en reconstituant les bruits de la nature à l’aide d’éléments divers: sceaux d’eau, terre, roches, foin et autres accessoires créant une douce polyphonie forestière en s’accompagnant d’images tournées sur les lieux par le cinéaste Grant Gee.

Le spectacle peut être interprété comme un mauvais présage, comme un avertissement. Il se présente comme la fidèle reconstitution d’une réalité en voie de disparition, que seul l’art pourrait garder en vie. Comme si ce paysage avait déjà été totalement dévasté et qu’il ne subsistait que par la reconstitution artificielle, que par une mémoire réactivée sur scène par les mots et les souvenirs. Mais il propose aussi, grâce à ce procédé qui recrée les sensations vécues par Sebald, une plongée dans son espace mental, dans une pensée divagante et ellliptique qui se complexifie au gré des paysages. Ainsi, plus qu’à une médiation écologique, c’est à une réflexion profonde sur l’humanité que nous mène ce spectacle, explorant notamment les pensées de Sebald sur les camps d’extermination nazis.

On n’oublie d’ailleurs jamais l’écrivain, que le spectacle nous montre sur son lit d’hôpital. Derrière une vitre en fond de scène, c’est un acteur en chair et en os qui prend les traits de ce Sebald malade, filmé sous différents angles et reprojeté en gros plan sur les écrans. Visage pensif, profond, transportant une profonde mémoire. Dans Mademoiselle Julie, Mitchell faisait la même utilisation d’une scénographie vitrée, où se cachaient de nombreuses caméras. Mais le procédé était porteur d’une autre signification, montrant les mécanismes de fabrication de mensonges et d’artifices autour de Christine, la servante trompée. C’est par ses yeux que l’histoire d’amour entre Jean et Julie nous était montrée, comme nous le racontait d’ailleurs notre collaborateur Ludovic Fouquet dans JEU 141. Avignon, décidément, n’en a pas fini avec les grands textes.

Le Maître et Marguerite (The Master and Margarita)

Texte et mise en scène: Simon McBurney, à partir du roman de Mikhaïl Boulgakov. Une production de Complicite.

Nouveau Roman

Texte et mise en scène: Christophe Honoré. Une production du CDDB Théâtre de l’Orient, Centre dramatique national.

Les Anneaux de Saturne (Die Ringe des Saturn)

D’après le roman de W.G. Sebald. Adaptation et mise en scène: Katie Mitchell. Une production de Schauspiel Köln.

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web travaillant entre Montréal et Bruxelles, Philippe Couture collabore à Jeu depuis 2009. En plus de contribuer au Devoir, à des émissions d’ICI Radio-Canada Première, au quotidien belge La Libre et aux revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe, il est l’un des nouveaux interprètes du spectacle-conférence La Convivialité, en tournée en France et en Belgique.

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