Dossier Robert Lepage

Questions sur une démarche

«Il n’y a pas d’art nouveau sans objectif nouveau.» Bertolt Brecht (1929)

Afin de donner un autre son de cloche à l’égard de ce spectacle partout acclamé, dans le but de susciter un questionnement, et dans l’espoir de fournir des pistes utiles de développement. J’ose à peine le dire tout haut: j’ai été déçu par La Trilogie des dragons, je m’y suis ennuyé – et je suis parti avant la fin.

La Trilogie est un tour de force. Le Théâtre Repère a créé là une œuvre spectaculaire, par grands moments magique, émouvante et drôle. Il a surmonté ce qui avait été considéré comme la faille de ses productions antérieures, soit la minceur ou la non-cohésion de la trame et du propos. Ce spectacle avait toutes les qualités d’une production réussie et a pris la couleur d’un événement. Tout cela est vrai; tout le monde l’a dit, et avec raison.

Mais à mon sens, La Trilogie avait un déplaisant arrière-goût de téléroman; j’y ai vu une volonté sursimplificatrice d’«accessibilité» qui la confinait dans le banal, et un manque de vision qui m’a attristé. J’espérais du groupe qui avait produit Circulations et dont était issu Vinci quelque chose de plus clairvoyant, de plus visionnaire qu’un simple divertissement de masse, qu’un produit de consommation – aussi éblouissant et alléchant l’emballage soit-il.

«Dépouillée de ses atours, elle accusait son âge»

Si j’avais senti l’amorce d’une réflexion fondamentale, d’une nouvelle «manière de voir le monde» dans Vinci, si j’avais senti un langage imagier et une esthétique qui reflétaient enfin pertinemment notre quotidien et nos préoccupations de cette fin de siècle dans Circulations, je n’ai senti dans La Trilogie qu’une gentillette histoire, ponctuée de flashes habiles, mais à toutes fins utiles dépourvue de ce recul et de cette préhension du monde qui auraient dû en décupler la dimension. Une saga de ce genre n’a à mon avis d’utilité véritable que si elle est vue d’un oeil résolument contemporain: c’est seulement ainsi qu’elle peut nous éclairer sur notre devenir et, de la sorte, nous grandir. Et par œil résolument contemporain, je n’entends pas simplement l’intégration de scènes oniriques illustrant le déchirement intérieur des personnages ou dépeignant les difficiles conditions d’une époque révolue.

Ce spectacle avait au départ une assise éminemment prometteuse: une perspective transculturelle et transgénérationnelle qui offrait bien des possibilités de novation et de lecture substantielle. Mais au-delà du premier niveau contextuel – présence constante des Orientaux dans l’intrigue et déplacements interurbains -, une fois ôtées les spectaculaires mais décoratives images – Chinoises battant le linge aussi bien que bateau passant à point nommé -, en quoi le propos, et le traitement psychosociologique qui a été fait de celui-ci, se démarquaient-ils du Temps d’une paix (ou, pour l’époque actuelle, des Dames de cœur)? Uniquement, à mon avis, par les références plus ouvertes qu’on y faisait à la drogue et à la sexualité (et encore; la télévision commence à aller loin dans ce sens). Pour le fond, pour la conception de la vie dont les personnages ont été dotés, pour le regard des créateurs sur cette vie, bref, pour l’attitude au monde véhiculée par le spectacle, La Trilogie est demeurée dans le domaine du «simple et confortable», du conventionnel: elle n’est pas allée plus loin que le premier ou deuxième degré d’évidence. Or, dans un spectacle qui possède un tel impact, cela a des répercussions graves sous l’angle de l’acculturation du public.

Par exemple, La Trilogie riait gentiment des vieux clichés sur les Chinois véhiculés dans les années trente… pour les remplacer immédiatement par des clichés plus modernes, sans s’interroger sur la genèse des clichés ni mettre le spectateur en garde contre eux – celui-ci repartait en ayant «pris pour du cash» tout un nouveau bagage d’images moins dissonantes le valorisant dans son antiracisme de salon. Autre exemple: La Trilogie jetait un regard compassé sur la guerre et ses victimes – je n’ai pu m’empêcher de penser à la version modernisée d’une maman Plouffe affligée disant: «C’est-tu effrayant, la guerre» – sans interroger la nature de la guerre (ou de la violence microsociale), sa signification actuelle, son procès, la question de responsabilité; le spectacle en restait (et laissait le spectateur) au constat pieux. Bien sûr, l’image des patineurs-piétineurs était frappante et originale – mais que véhiculait-elle de plus qu’un film de guerre américain des années cinquante? Elle est là, ma question. Autre exemple: les rapports humains présentés dans La Trilogie étaient de bon aloi; les personnages étaient bien construits, les interactions étaient plausibles, l’intrigue était rondement menée; mais en quoi les rapports dépeints dotaient-ils le spectateur de clés sur ses propres comportements ou attitudes, en quoi soulevaient-ils un coin du voile sur des aspects cachés de sa culture, en quoi, bref, lui apprenaient-ils quelque chose de plus sur lui-même et son monde présent? C’est cela que j’appelle un manque de lecture ou l’absence d’un oeil résolument contemporain.

Je parle ici, on l’aura compris, non pas tant du spectacle qui nous a été donné à voir que d’un spectacle différent qui aurait pu (à mon avis, dû) nous être présenté, à partir des mêmes bases, compte tenu des antécédents de cette troupe. Je tente de mesurer l’écart entre le spectacle tel qu’il a été créé et un autre qui aurait été une œuvre marquante, non seulement sur le plan de la forme et du plaisir qu’elle a procuré (encore que cette forme eût aisément pu être plus audacieuse et que j’aie personnellement du mal à la considérer comme marquante), mais aussi sur le plan du sens.

Un nouvel art ou des sentiers battus?

Je pense aux Belles-Soeurs de Tremblay, qui datent des années soixante; cette pièce m’avait appris que tout un pan de ma culture avait été occulté et que la bonne conscience véhiculée par le reste des arts du spectacle sonnait faux. Je pense à Fassbinder, qui, au milieu des années soixante-dix, a relu de façon marquante la terrible histoire de son peuple. Je pense à Bob Wilson, qui, en 1976, a présenté de façon révolutionnaire le nouveau monde auquel nous avait fait accéder la théorie de la relativité d’Einstein. Je pense à Ariane Mnouchkine, qui a jeté une lumière post-soixante-huitarde sur la Révolution fançaise. En regard de ces véritables lectures d’une époque, je ne puis envisager La Trilogie que comme offrant un constat – ou un regard critique déjà bien vieux. Elle offre assurément une vision moderne par rapport à celle de Dubé; mais elle ne quitte pas l’univers de Tremblay et de ses successeurs – univers qui fait du surplace dans les années soixante-dix alors que nous approchons de 1990.

Je sais, il est fallacieux de comparer des pommes et des oranges, et de mettre en parallèle La Trilogie et l’œuvre achevée des grands créateurs des deux dernières décennies. Si ce spectacle, avec ce que j’appelle son conventionnalisme, est un simple jalon imparfait dans une démarche non encore aboutie, tout est pour le mieux. Mais s’il doit être interprété comme le nouveau look des spectacles du Théâtre Repère, comme un effort de réduction issu d’une volonté de grande diffusion, je ne puis que m’élever contre ce que je considère être un recul.

Car La Trilogie représente pour moi un troublant retour du Théâtre Repère à un traditionalisme qu’il avait lui-même, au Québec, contribué à dépasser. Partout ailleurs, en Occident, le théâtre qui se veut autre chose que divertissement ou propagation de la Belle Culture est à se réinventer un nouveau langage et une nouvelle mission – et les spectacles antérieurs du Repère participaient de ce mouvement. Or, au Québec, pour des raisons qui demeurent à mes yeux non probantes, il semble que dès que Ton passe aux «ligues majeures», on soit atteint du syndrome du showbiz ou que l’on se sente contraint de retourner fouler des sentiers battus.

Il est vrai qu’il est de bon ton au Québec, de nos jours, d’édulcorer le discours ou le produit pour séduire le public – pour ne pas l’effaroucher: l’asphyxie financière dans laquelle les gouvernements tiennent le milieu théâtral n’a-t-elle pas fait des recettes au guichet le seul barème de la pertinence d’un spectacle? Je suis quant à moi accoutumé à penser – et l’histoire de tous les grands praticiens occidentaux du XXe siècle le prouve abondamment – que si des créateurs ont de la trempe et s’ils sont en possession de leurs moyens, ils n’ont pas à se plier aux goûts du public et à réduire ainsi leur champ créatif: ils doivent plutôt présenter avec force et conviction leur vision du monde. Le public est intéressé à découvrir et à apprendre: il suivra.

Plus encore: la responsabilité d’un créateur est à la mesure de son influence, et je crois que celui qui possède une plate-forme doit en faire usage pour sensibiliser, ouvrir des horizons, bouleverser les idées reçues, remettre en question. Car c’est par là que passe l’évolution d’une civilisation. Et dans cette perspective, je considère que La Trilogie a eu, par défaut, un effet «désinformationnel» et générateur d’inertie sur son public.

Des dangers de l’unanimité

Que le Théâtre Repère me pardonne: je songe maintenant surtout à Robert Lepage, puisque les seuls spectacles de la troupe qu’il m’ait été donné de voir portaient sa marque puissante, et puisque c’est lui qui se trouve actuellement engrené par le star system. Lepage est doué de rares qualités. Son imaginaire est très fertile. Il a du flair. Par-dessus tout, il a un don: celui de faire advenir la magie. Et il est maintenant en pleine possession de ses moyens. Il a déjà ce qu’il faut pour faire accourir les foules à ses spectacles; il n’a pas à faire d’efforts pour rendre son produit accessible – il n’a pas à nous servir du prédigéré.

La vivacité de ma réaction est sans doute proportionnelle à l’espèce d’unanimité qui s’est faite dans l’ensemble des milieux de la pratique, de la critique et du soutien aux artistes à l’égard de La Trilogie. Nonobstant la qualité de ce spectacle, qui me fait très bien comprendre pourquoi il a été acclamé, je perçois un grand danger dans cette unanimité. En sus de l’effet réducteur qu’elle peut avoir sur le cheminement des créateurs de La Trilogie, elle me fait poser la question de l’importance que ces trois milieux accordent au signifiant au détriment du signifié, et de l’influence que cet engouement apparemment inassouvissable pour l’efficacité (lire: la recette, donc l’éprouvé) a à mon sens, depuis déjà trop longtemps, sur le théâtre québécois. Le théâtre n’est pas la télévision, et personne n’a intérêt à ce que la scène québécoise se transforme en une industrie de production de Lance et compte raffinés. Je crains que cette attitude ne favorise plus avant l’immobilisme, la conformité et la reproduction de schemes attendus.

Il m’apparaît important de souligner que je ne tiendrais pas le discours que j’ai tenu ici sur La Trilogie envers des créateurs plus fragiles, moins avérés, moins influents ou, dans ma perspective, moins féconds. Mais Lepage a déjà montré qu’il pouvait faire marcher le théâtre sur de nouvelles brisées, et le public a déjà montré qu’il était prêt à le suivre. Ma crainte est que l’énorme renforcement positif que Lepage a reçu avec La Trilogie ne tue dans l’œuf une réflexion et une démarche entre toutes prometteuses. Je crains qu’il ne se laisse happer par les circonstances. Que fera-t-il, par exemple, des spectacles qu’il doit monter ultérieurement cette année? D’éblouissants «son et lumière» qui laisseront le spectateur pantois? Ou des spectacles animés de vision qui solliciteront le public autrement que par l’émerveillement des sens et le confortable bercement d’une belle histoire?

Le Robert Lepage qui maîtrise maintenant ses moyens est à mon avis un de ceux qui peuvent donner un nouveau sens au phénomène théâtral québécois. Il peut aussi devenir un metteur en scène à succès – dans le sens démagogique du terme. Quelle voie choisira-t-il? Je ne crois pas avoir à préciser davantage ce que, pour ma part, j’espère.

Tiré de JEU 45, 1987.

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