Dossier Robert Lepage

Robert Lepage : homme de théâtre total

À propos de Robert Lepage, devenu au fil des ans le plus puissant ambassadeur du théâtre québécois à l’étranger, la documentation ne manque pas. Dans une province qui ne valorise pas à sa juste valeur la réflexion théorique sur le théâtre, la phénoménale quantité d’articles et d’ouvrages se consacrant à l’oeuvre du maestro québécois de l’image scénique a de quoi étonner. Comment pénétrer cette abondante littérature sans perdre pied? En commencant par les nombreux ouvrages universitaires, mémoires de maîtrise et thèses de doctorat que des étudiants et chercheurs ont patiemment rédigé, analysant méticuleusement les procédés scéniques et l’inscription de l’œuvre dans sa société? Vaste projet. En lisant les quelques textes dramatiques publiés aux éditions L’Instant même? Ce serait une lecture incomplète, qui ne témoigne pas de la singulière expérience visuelle procurée par les spectacles d’Ex Machina. En furetant dans la tonne d’articles de presse décrivant et commentant cette oeuvre multiple et intarissable? Ce serait trop vertigineux.

La revue Jeu vous propose plutôt d’entrer dans l’oeuvre protéiforme de Robert Lepage au moyen d’un parcours sélectif de nos archives et de quelques contenus inédits. Le chemin ainsi tracé dans l’oeuvre, s’il en respecte la chronologie, propose surtout un regard large, une sélection que nous avons voulue la plus représentative possible de la diversité des formes théâtrales explorées par Lepage, du théâtre artisanal de ses débuts jusqu’aux opéras grandioses d’aujourd’hui, en passant par le théâtre de répertoire et les mutliples explorations technologiques et emprunts au cinéma. Depuis ses débuts, Lepage est l’un des chouchous de la revue: près d’une cinquantaine d’articles publiés dans nos pages abordent de près ou de loin les multiples facettes de son oeuvre, que nos collaborateurs ont toujours accompagné consciencieusement, d’un regard admiratif ou sévère selon les cas. Replonger dans ces textes est une aventure passionnante parce qu’elle permet de mesurer la cohérence de son univers scénique et la profondeur de la quête identitaire qui s’y déploie. Et ce, malgré une dramaturgie inégale, que nos collaborateurs n’ont pas manqué de critiquer durement à l’occasion, même si leur admiration pour l’homme et l’oeuvre demeure toujours palpable. N’échappe pas qui veut à la prégnance des spectacles de Lepage, où se déplient, dans un monde aux frontières mouvantes, de vastes quêtes de soi. Les cadres et les structures écraniques en mouvement, devenus sa marque de commerce, permettent de féconds déplacements des corps et des sens.

Comme entrée en matière, le dossier plonge dans une question fondamentale en se demandant quels éléments de la Trilogie des Dragons ont contribué à en faire un succès unanimement acclamé de par le monde. Solange Lévesque, qui a suivi de près la carrière de Lepage en tant que critique à la revue Jeu et au quotidien Le Devoir, décortique l’œuvre pour y dénicher l’universalité tant louangée et en saisir l’impact profond sur les spectateurs du monde entier. Elle voit dans la trilogie une œuvre remarquablement cohérente, à cause de «l’articulation de l’histoire de chaque personnage sur l’histoire des autres et sur l’Histoire». Elle met aussi en évidence l’interculturalisme et la cohabitation linguistique façonnant le spectacle et proposant en filigrane un regard clairvoyant sur les mutations des sociétés occidentales.

Spectacle phare, la Trilogie des Dragons a fait l’objet d’un dossier étoffé dans Jeu 45, en 1987. Une occasion de revenir aux sources du processus de création et d’en envisager toutes les spécificités. Dans un long entretien avec les créateurs ayant construit le spectacle avec Lepage (Marie Michaud, Lorraine Côté, Marie Gignac, Marie Brassard, Robert Bellefeuille, Richard Fréchette, Robert Caux et Yves-Érick Marier), nos collaborateurs Lorraine Camerlain et Pierre Lavoie s’intéressent à la méthode de création singulière de Robert Lepage: un travail collectif s’appuyant sur l’improvisation et puisant son inspiration dans les objets et les lieux. La méthode Repère que développait Robert Lepage avec Jacques Lessard et d’autres camarades du Théâtre Repère à la fin des années 70 n’a pas été utilisée systématiquement par l’équipe de la Trilogie, mais ses traces sont présentes dans les propos des artistes, qui décrivent aussi l’infixité des spectacles de Lepage, lesquels sont conçus pour évoluer et transmuter au fil des représentations.

Quelques années plus tard, dans les années 90, Robert Lepage propose quelques marquantes relectures de textes classiques, principalement Shakespeare. À l’heure où la plupart des metteurs en scène québécois s’attaquent à ce répertoire avec respect et prudence, Lepage n’hésite pas à proposer une vision neuve et des réinterprétations radicales de Macbeth, Coriolan et La Tempête, puis d’Hamlet, dans un spectacle baptisé Elseneur, pour bien souligner les libertés prises par rapport à l’oeuvre originale de Shakespeare. Deux articles de Solange Lévesque s’attardent à cette période faste où Lepage évolue d’un théâtre artisanal à un théâtre de plus en plus technologique, où les jeux de miroir et les structures scéniques amovibles se font de plus en plus insistants.

De plus en plus, les espaces scéniques de Robert Lepage se mettent à «recréer l’espace du cinéma», comme l’explique Ludovic Fouquet dans un texte intitulé «Clins d’oeil cinématographiques dans le théâtre de Robert Lepage» et publié en 1998. À partir d’exemples tirés d’Elseneur, des Sept branches de la rivière Ota, de La Géométrie des miracles, de Vinci, et des Aiguilles et l’Opium, il montre comment la scène lepagienne est peuplée de photographes et de cinéastes, comment elle multiplie les cadres et les mises en boîte, et comment elle évoque la pellicule et la vidéo même lorsqu’elle n’utilise pas la caméra. On pourrait dire la même chose de La face cachée de la lune, spectacle qui n’était pas encore créé au moment où Ludovic Fouquet rédigeait son texte et dont il sera question plus loin dans le dossier, abordé sous l’angle de l’américanité et de la quête identitaire.

Si le cinéma a aidé Lepage à réinventer le théâtre, le théâtre l’a aussi aidé à faire du cinéma. Les longs métrages qu’il a réalisés à partir de ses spectacles sont parcourus des effets cinématographiques qu’il a déjà exploités au théâtre: ralentis, accélérés, contrepoints, superposition d’images et ellipses. Michel Vaïs explore notamment ces correspondances dans les films Le Confessionnal, Le Polygraphe et .

Il serait réducteur de ne considérer que l’aspect technique et cinématographique de l’œuvre de Lepage, tant il crée des fables accessibles qui auscultent une identité individuelle en plein morcèlement et en constante redéfinition d’elle-même, à mesure que ses personnages déplacent leur regard sur le monde. S’intéressant particulièrement aux spectacles solo de Robert Lepage, Edwige Perrot explique que l’acteur/metteur en scène évoque toujours dans ses métamorphoses scéniques la «multiplicité des devenirs possibles», prenant pour ce faire des chemins géographiques diversifiés: la rencontre avec l’ailleurs est en effet au coeur de la dramaturgie lepagienne et y fait figure de rite initiatique.

Ses pièces n’en sont pas moins «américaines», comme le souligne notre collaboratrice Karen Fricker qui, tout en reconnaissant chez Lepage une propension à vouloir «devenir autre», voit dans le bilinguisme de ses textes une manière de souligner l’appartenance du Québec à l’Amérique, ou plutôt de mettre en lumière sa vision du Québec «comme expression distincte de l’Amérique du Nord». Lepage, en effet, propose un regard cosmopolite sur l’Amérique, qui prend aussi sa source dans une vision fantasmatique de la ville de New York.

Plusieurs observateurs de la scène théâtrale soulignent néanmoins la pauvreté de sa dramaturgie aux dialogues banals et réalistes, qui propose notamment une vision stéréotypée, pour ne pas dire naïve, des cultures étrangères et du voyage. Nous avons voulu faire écho à cette récurrente critique en incluant au dossier un texte de Jean-Luc Denis, «Questions sur une démarche», où il s’inquiète de l’aspect téléromanesque de la Trilogie des Dragons. Reconnaissant le génie de Robert Lepage, l’auteur se demande pourtant si l’accès aux ligues majeures ne l’a pas mené à édulcorer son travail.

Depuis quelques années, Robert Lepage met en scène de grandioses spectacles opératiques qui mettent à profit une imposante machinerie, notamment entre les murs du Metropolitan Opera (MET) de New York. Pour témoigner de ce nouveau volet de l’œuvre lepagienne, notre collaborateur Florent Siaud offre un entretien inédit avec Bernard Gilbert, le directeur de production des opéras d’Ex Machina depuis 2004. Ensemble, ils reviennent sur l’imposant travail de création menant à la production Der Ring des Nibelungen (l’Anneau du Nibelung) de Wagner, créée pendant les saisons 2010-2011 et 2011-2012 au MET. En prime, notre dossier comprend un entretien audio inédit avec Lepage, réalisé par notre collègue Michel Vaïs lors de la remise du prix Europe, à Thessalonique en 2007.

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web travaillant entre Montréal et Bruxelles, Philippe Couture collabore à Jeu depuis 2009. En plus de contribuer au Devoir, à des émissions d’ICI Radio-Canada Première, au quotidien belge La Libre et aux revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe, il est l’un des nouveaux interprètes du spectacle-conférence La Convivialité, en tournée en France et en Belgique.

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