Critiques

L’homme atlantique : Déconstruire, dit-il

Pour Marguerite Duras, l’amour meurt avant même qu’il ne naisse. La rencontre entre un homme et une femme est condamnée dès le premier geste, le premier baiser, le premier regard, ce même regard qui s’inscrit au cœur de son œuvre, qui détaille, implacable, qui découpe, en autant de plans fixes à apprivoiser autrement, qui dissèque, scalpel qui arrache et aseptise les sentiments.

Le rendez-vous entre Christian Lapointe et l’auteure iconoclaste, au contraire, semblait prédestiné. Le metteur en scène propose une lecture envoutante de cet étonnant diptyque, formé de La maladie de la mort et de L’homme atlantique, deux propos complémentaires qui, en distanciant de façon consciente le spectateur, le prend en otage un instant, mais lui offre les clés pour pénétrer à l’intérieur du sens. «Jusqu’à cette nuit-là vous n’aviez pas compris comment on pouvait ignorer ce que voient les yeux, ce que touchent les mains, ce que touche le corps. Vous découvrez cette ignorance.»

Une voix. Celle de Marie-Thérèse Fortin, dont on ne devine la silhouette tout d’abord, qui s’approprie le «vous», se transforme en réalisatrice, en Duras elle-même, donne l’illusion au spectateur que le texte s’improvise au fur et à mesure, qu’il s’érige tout doucement, non pas cathédrale sonore, mais plutôt château de sable construit en bord de mer, balayé tout à l’heure par la marée. Une caméra est placée au milieu de la scène, œil fixé sur relation trouble entre homme et femme, client et prostituée, arme à double tranchant, qui emprisonnera aussi bien le spectateur que les deux acteurs, Jean Alibert et Anne-Marie Cadieux, enfermés un moment dans un cube blanc, dans ce lit dont ils sortent si peu au fond, de cette réclusion volontaire, à peine interrompue par certaines références à cette mer noire qui gronde à quelques dizaines de mètres.

Lapointe a fort habilement déconstruit le texte, entre réalisatrice et acteurs, auteure et personnages. Toujours côte à côte, elle en noir (hormis une paire d’escarpins dorés), lui en blanc (avec des motifs de couleurs au dos), Alibert et Cadieux évoquent plutôt qu’ils ne personnifient. Les gestes suggérés ne sont jamais reproduits, le spectateur doit, comme dans L’homme atlantique, film de Duras tramé de noir, duquel surgissent quelques rares images, se faire son propre cinéma, se laisser ensorceler par les mots, leur rythme, impitoyable comme l’avancée des vagues, qui ne mènent pas tant vers un climax (l’homme a payé pour un certain nombre de nuits, la femme finira par disparaître comme elle est venue) que vers une absence, un trou noir, duquel jaillit tout naturellement le second segment du spectacle.

Pour lier les deux échos, une charnière, alors que les deux acteurs assis côté cour, écouteurs sur les oreilles, doublent une autre version d’eux-mêmes. N’avons-nous pas constamment l’impression de vivre ce décalage, de ne pas être exactement au bon endroit au bon moment, de sentir que notre voix n’a pas su transmettre ce que notre pensée désirait vraiment?

On les découvre au premier rang, leur image superposée à un enregistrement de la salle qui, une heure auparavant, se remplissait doucement. Bientôt, le présent balaie le passé, les spectateurs étant représentés en temps réel, certains happés par le texte, d’autres visiblement récalcitrants. Comme dans Outrage au public (présenté à La Chapelle du 3 au 7 juin), où des voix de synthèse remplacent celle du narrateur, où le public lui-même devient le seul élément «humain» du spectacle, il faut accepter la donne, connue dans le cas de la mise en scène du texte de Handke, mais qui surprend ici.

Nous sommes tous ce «vous», ce regard distancié, mais aussi avons tous été meurtris par le départ d’un être aimé. «Je vais commencer à écrire pour me guérir d’un amour finissant.» Cet infime instant, nous nous le sommes joués, rejoués, comme le personnage d’Alibert qui exagère l’intonation, le débit, les intentions, les démultipliant jusqu’à l’engourdissement de l’oreille, l’œil tout à coup cédant à ce paysage marin en apparence bucolique qui finit par se brouiller, se dissoudre, comme la parole elle-même, conclusion naturelle de cette très belle mise en abyme. La vie n’est-elle pas «plus mystérieuse que toutes les évidences extérieures connues jusque-là de vous»?

L’homme atlantique (et La maladie de la mort). Texte: Marguerite Duras. Mise en scène: Christian Lapointe. Une production du Théâtre Péril (Québec). À la Cinquième Salle de la PdA à l’occasion du FTA jusqu’au 2 juin 2013 et à la Salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre de Québec à l’occasion du Carrefour les 7 et 8 juin 2013. En reprise à l’Usine C du 12 au 15 février 2014 et au Centre national des Arts du 19 au 22 février 2014.

 

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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