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Critiques

À petites pierres : Ouvrir une brèche

Un village reculé, une jeune fille, fiancée à quelqu’un qu’elle connaît à peine, qui ne rêve que de s’évader, un jeune homme rentrant de France qui a envie de s’amuser. Une histoire qui aurait pu se révéler banale, simple marivaudage: aventure d’un soir pour l’un, déception peut-être plus tenace pour l’autre. Mais le père du futur époux dispose d’espions, exige réparation: le jeune homme paiera une amende symbolique, la jeune fille sera lapidée.

Révolté par le verdict, l’amoureux d’un soir entreprend de sauver la belle, se déguise en femme pour la retrouver, séduit le prétendant éconduit et tente de lui faire entendre raison. Ce faisant, il croise la route de la sœur de la condamnée, amour d’adolescence qu’il croyait oublié, qui elle aussi a décidé, par le truchement d’un déguisement, d’intervenir. Le sujet reste d’une rare gravité (comment peut-on rire de la lapidation?), mais l’auteur d’origine togolaise Gustave Akakpo réussit à en tirer une pièce à tiroirs, hommage aux classiques de Molière et de Beaumarchais (impossible de ne pas penser ici au Mariage de Figaro), au rythme effréné, sans failles apparentes.

Une distribution exceptionnelle

À petites pierres s’est révélée particulièrement bien servie par une mise en lecture énergique de Geoffrey Gaquère et une distribution exceptionnelle. Mani Soleymanlou convainc autant en homme impatient de «cueillir la lune» de la jeune femme qu’en redresseur de torts parfois récalcitrant. Les deux pères (Carl Béchard et Benoît Dagenais) et l’ex-fiancé (Guillaume Tremblay) grossissent avec un plaisir évident les traits, sans tomber totalement dans la caricature. Kim Despatis instille une innocence assez touchante à la jeune fille, personnage peut-être le plus effacé de cette histoire, tandis qu’Olivia Palacci se révèle explosive dans le rôle de la sœur, volant la vedette lors de chacune de ses apparitions.

Ce conte volontiers pédagogique intègre aussi bien les ressorts de l’oralité («Une fille, c’est du vent, un trou avec de l’air autour») que de savoureux détournements de proverbes traditionnels («Un vieillard qui meurt n’est-il pas une bibliothèque qui brûle?») pour faire éclater certains clichés liés aux traditions millénaires et aborder, outre le thème de la lapidation, ceux de l’excision, de la polygamie et du rôle de la femme dans une société essentiellement machiste. La portée de la pièce devient ainsi universelle et si on rit souvent aux éclats, on réalise que le dramaturge, en esquissant cette partition particulièrement aboutie, a presque subrepticement déposé en nos esprits quelques petites pierres qui suscitent la réflexion.

À petites pierres. Texte: Gustave Akakpo. Mise en lecture: Geoffrey Gaquère. Au Théâtre d’Aujourd’hui, le 27 août 2013.


Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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