Critiques

Britannicus now : Pour Britanny

La pièce est née en 2011 au croisement de deux situations: la lamentable histoire d’une jeune autochtone humiliée, persécutée, puis battue à mort par une bande d’adolescentes, et l’offre faite à Marilyn Perreault de présenter Britannicus. Vient alors à celle-ci l’idée de faire monter la tragédie de Racine par une classe aux prises avec une histoire d’intimidation au féminin. Du théâtre dans le théâtre, somme toute. La codirectrice du théâtre I.N.K. avait écrit son texte pour un public adulte, mais en le représentant au Théâtre Denise-Pelletier, elle répondait à une double préoccupation : rendre présent à un jeune public une œuvre classique et traiter d’un grave problème actuel : la violence à l’école.

À priori, le sujet racinien, un empereur romain jaloux de son rival, qu’il fera empoisonner, me semblait assez éloigné du drame de la jeune Britanny, fine, sensible, mais pauvre et sans grâce, victime de Delphine, issue, elle,  d’un milieu aisé, une fille séduisante, hypersexualisée, à l’intelligence perverse (Érika Tremblay-Roy lui prête toute son autorité méchante). Mais Marilyn Perreault a réussi l’intégration des deux univers, choisissant avec une grande pertinence psychologique et dramatique les passages de Racine qui s’inscrivaient le mieux dans l’action contemporaine, et donnant à celle-ci une véritable dimension tragique.

L’histoire se passe donc dans un collège de filles privé, ce qui permet à l’auteure de créer un climat de huis-clos, où règnent jalousies et rumeurs, hiérarchies et jeux de pouvoir, un petit monde codé d’uniformes aux vagues allures de soldats romains. Delphine y fait régner sa loi, celle des Jupes, les belles, les fortes, sur le monde des Pantalons, les moches, les exclues. Quand viendra le moment de distribuer les rôles, celui de la victime, Britannicus, ira tout naturellement à Britanny, le souffre-douleur de la classe, tandis que Delphine sera son Néron. Justine (on remarque le symbolisme des prénoms) essaiera de changer les règles du jeu, mais le mécanisme tragique est en marche vers une inévitable mort. Là encore, la dramaturge applique intelligemment les règles de la bienséance classique : «Les personnages ne meurent pas en scène.» Meurtre ou suicide ? La fin est ouverte, c’est ce que semble conclure le policier chargé de l’enquête à la suite du témoignage de Justine (interprétée avec fougue et présence par Marilyn Perreault elle-même). Cette structure dramatique par retours en arrière n’est pas nouvelle, mais elle permet de faire coïncider le récit de Justine et le déroulement des événements.

L’impression de l’étau qui se referme sur la victime, Britannicus-Britanny, est créée par la mise en scène très rythmée de Lilie Bergeron, et surtout par le décor de tuyaux métalliques de Jean Hazel, à la fois aire de jeux des adolescentes, refuge et prison de la malheureuse exclue qui y écrira à la craie le drame de sa vie. Cette histoire sordide se déroule loin des yeux des adultes dans ce qui ressemble à la salle de chaufferie du collège, mais qui constitue, au fond, une sorte de non-lieu

On sent l’intention pédagogique de l’auteure de Roche, papier, couteau, et certains passages sont un peu répétitifs, certaines allusions, un peu appuyées. Elle l’a dit elle-même d’ailleurs : en plus de son thème central, le harcèlement et l’intimidation dans un contexte scolaire, elle voulait traiter de la dépendance sexuelle des filles et de l’attrait des gangs sur les jeunes (représentés par le personnage inquiétant et brutal de Stan, membre d’une bande, les Smashers). Il n’en reste pas moins qu’avec une troisième pièce consacrée au monde fermé de l’adolescence, cette femme de théâtre polyvalente, originale et douée qu’est Marilyn Perreault assure un peu plus sa place au sein de la cohorte des jeunes créateurs québécois.

Britannicus now. Texte de Marilyn Perreault. Mise en scène de Lilie Bergeron. Une production du Théâtre du Double signe présentée par le Théâtre Denise Pelletier. À la salle Fred-Barry, jusqu’au 26 octobre 2013.

Collaboratrice de JEU depuis plus de 20 ans, elle est chargée de cours à l'Université de Montréal.

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