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Critiques

Hiver : Variations énigmatiques

Misant aussi bien sur la déstructuration que sur les répétitions qui hypnotisent quand elles n’exaspèrent pas le spectateur, Hiver sert ces jours-ci de porte d’entrée dans l’univers particulier de l’auteur norvégien Jon Fosse.

Difficile pour des interprètes, une metteure en scène, d’offrir une consistance à ces deux personnages qui se rencontrent un jour sur un banc de parc. On ne sait rien d’elle, hormis qu’elle semble ambivalente («je suis ta nana» / «non je ne suis quand même pas ta nana») et que la beauté joue un rôle important («je suis jolie, pas vraie?»). On apprend qu’il déteste la vie de bureau, on devine qu’il est en voyage d’affaires, marié. Elle le houspille, saute d’une affirmation à une autre sans logique apparente. Il l’amène dans sa chambre d’hôtel – une heure ou une nuit? Elle ne le retrouve pas au pub le soir suivant. Ils se recroisent autour du même banc, quelques jours, quelques semaines plus tard, se donneront peut-être une deuxième chance. D’où viennent-ils? Qu’ont-ils vécu avant? On ne le saura pas; le propos est ailleurs.

Pour entrer dans cette apparente non-histoire, pourtant d’une confondante symétrie, il faut accepter de recevoir autrement les stimuli, tant sonores que visuels, se laisser étourdir par les répétitions, les déconstructions, apprivoiser les interstices entre les mots, juxtaposer deux lignes mélodiques, celle, relevant presque du babil de la femme, celle plus laconique de l’homme, point d’ancrage, soutien harmonique.

Le texte s’aborde comme une partition aérée et dense à la fois, dans laquelle le compositeur aurait omis de noter certaines indications. On peut – doit – jouer avec le tempo, polir l’un ou l’autre des motifs, en laisser d’autres à l’état brut. Les possibilités d’interprétation deviennent multiples et le danger est grand de perdre le spectateur dans les méandres de cet étrange objet dramaturgique qui, en apparence, refuse toute linéarité narrative.

Pour cette première production de la compagnie Rosdramexport, Aglaia Romanovskaia a peut-être parié trop gros, car pour bien pénétrer cette lecture d’Hiver, le spectateur doit avoir des références à la littérature (on pense ici aux Exercices de style de Queneau ou certaines pages de Pérec), à la danse (la metteure en scène misant sur un double récit, parlé et dansé, transmis par deux paires d’interprètes), à la musique classique (l’utilisation en trame sonore des suites de Bach par exemple) ou contemporaine (la manipulation et la répétition des motifs) et même aux arts visuels (certaines scènes témoignent d’une réelle recherche plastique). Le choix de confier certains passages à une voix «hors champ» (côté cour, à la frontière de l’aire de jeu définie par des filets sur lesquels sont parfois projetés didascalies ou rappels de pluie) évoque aussi le radiothéâtre.

Romanovskaia aurait-elle dû choisir de ne pas multiplier les angles, elle qui a même intégré des segments en joual à la traduction très parisienne de Terje Sinding? La juxtaposition danse et théâtre convainc sans aucun doute, permettant au cerveau d’arrêter d’analyser ce qu’il entend pour laisser aux tripes le loisir d’absorber les codes particuliers de cette histoire d’amour semblable – et pourtant différente – à tant d’autres. Si la proposition se révèle imparfaite, elle saura plaire à ceux qui n’ont pas peur d’avancer sans balises.

Hiver. Texte de Jon Fosse. Traduction de Terje Sinding. Mise en scène d’Aglaia Romanovskaia. Production de la Compagnie Rosdramexport. Au Théâtre Prospero jusqu’au 2 novembre 2013.

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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