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Tu te souviendras de moi : Les mots pour le dire

Édouard (Guy Nadon) est un professeur d’histoire à la retraite, qui commence à perdre la mémoire. S’il se souvient parfaitement des réformes d’Akhenaton, des chants d’Homère ou de la conquête du Mexique par Cortés, des lambeaux de sa vie quotidienne s’évaporent. Sa femme Madeleine (Johanne-Marie Tremblay), aidante naturelle, est à bout de forces et le confie à sa fille, Isabelle (Marie-Hélène Thibault), reporter fort occupée et fort cynique. C’est finalement le nouveau chum, Patrick (Claude Despins), qui va prendre en charge Édouard, aidé de sa fille Bérénice (Emmanuelle Lussier Martinez), une jeune délurée accrochée à son téléphone cellulaire. La confusion d’Édouard va lui permettre de retrouver, au contact de Bérénice, un épisode tragique de sa propre histoire qu’il voulait à tout prix oublier.

Ce texte de François Archambault dit très justement l’angoisse de la vieillesse et des souvenirs qui s’effilochent, la terreur d’une déchéance annoncée, quand il faut apprendre à perdre ce que la vie nous a donné. Interprété magistralement par Guy Nadon, Édouard est bouleversant. On l’aime pour son caractère frondeur, pourfendeur de la modernité à tout prix, de l’amnésie sociale, de la disparition de la pensée et de la philosophie. Dans ses grandes envolées lyriques, Édouard nous régale de son discours de vieil idéaliste, de son humour corrosif et jubilatoire teinté de poésie brute. Son désarroi nous touche, quand il comprend qu’il est un poids, une charge pour ceux qu’il aime, qui se refilent le rôle de garde-malade comme une corvée.

Aux côtés d’Édouard, les autres personnages font plutôt pâle figure. Plus typés, moins finement travaillés, ils manquent cruellement d’humanité. Car cruels ils le sont, embourbés dans leur égocentrisme, tout occupés qu’ils sont à tenter de survivre un jour après l’autre. En cela, des caricatures de notre époque, des petites bêtes domestiques crispées devant leurs écrans intelligents, qui s’aiment sur Facebook et se suivent sur Twitter mais ne savent plus comment interagir dans la vraie vie avec de vraies personnes.

Disons-le tout net: Nadon est – mais cela ne surprendra personne – impressionnant. Quand il faut exprimer le chagrin, aussi vif qu’une plaie ouverte, il atteint des sommets d’émotion, toujours juste, toujours vrai, se maintenant à la limite fragile du cabotinage dans lequel son personnage pourrait facilement l’entrainer. Son interprétation est d’une telle force qu’elle éclipse celle des autres comédiens, plus convenue, frôlant parfois le cliché (et là, je dois dire que je suis lassée de la figure du jeune qui, pour faire jeune, mâche ostensiblement de la gomme).

Une fausse note dans cette partition, la scénographie, plus encombrante que réussie et, qui plus est, maladroitement habitée. Mais on l’oublie vite pour ne goûter qu’à la puissance du texte et à sa charge émotionnelle, qui a laissé nombre de spectateurs les yeux rougis. Alors, oui, de ce spectacle, d’Édouard et de Nadon, on se souviendra longtemps…

Tu te souviendras de moi. Texte de François Archambault. Mise en scène de Fernand Rainville. Une production du Théâtre de La Manufacture. Au Théâtre La Licorne jusqu’au 22 février 2014.

 

À propos de

Rédactrice indépendante, membre de la rédaction de JEU de 2009 à 2019, rédactrice en chef de la publication Marionnettes, elle collabore avec diverses entreprises culturelles du grand Montréal.

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