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Critiques

Ô lit! : Pyjama party

Les enfants ne sont que très rarement en contact avec la danse, encore moins contemporaine, dans le cadre de leur cursus scolaire. Alors que les programmes artistiques disparaissent les uns après les autres, on ne peut que saluer le travail de la compagnie Bouge de là qui continue à croire en la nécessité d’ancrer l’imaginaire enfantin dans une corporalité.

Dans Ô lit!, la chorégraphe Hélène Langevin articule son propos autour d’un meuble qui fait partie de nos vies et dont la fonction – et l’esthétique – évolue au fil des années. En se transformant de berceau enveloppant, nous protégeant du danger, à lieu pour évacuer notre rage, moteur de rêve ou trampoline, le lit permet d’élaborer un portrait parfois touchant, parfois ludique, de la naissance à l’adolescence.

Les cinq interprètes reproduisent d’abord les mouvements dépourvus de coordination des bébés, passant de la position sur le dos à celle sur le ventre, jusqu’à ce qu’ils puissent ramper ou marcher à quatre pattes. Si les enfants rient de la maladresse de ces «poupons», leurs aînés ne pourront qu’être saisis par la poésie qui se dégage de tout cela et la façon dont la chorégraphe a calibré la progression de la gestuelle. Le jeune public s’en donnera assurément à cœur joie lors de la section construite sur une trame sonore rappelant les pets.

Changement d’atmosphère complet pour le deuxième tableau: Julie se bat contre ses démons intérieurs aussi bien qu’elle les entretient alors qu’elle est condamnée à réfléchir dans sa chambre après avoir brisé une fenêtre avec son ballon. Les monstres sous le lit ne sont pas ici ceux que l’on craint, mais ceux qui alimentent la colère, ce qui donne un tableau au paroxysme de la tension, mais qui permet aussi aux danseurs de transmettre la puissance du langage chorégraphique. Le père de la fillette intervient ensuite pour raconter une histoire de sorcière, portée par un théâtre d’ombres réussi, mais qui freine ici inutilement le propos. A-t-on eu peur que les enfants décrochent, considéré qu’ils ne pouvaient saisir ce qu’ils voyaient qu’avec des mots? Je pense qu’ils auraient pu basculer dans le tableau suivant sans ce détour.

Difficile en effet de retrouver l’adrénaline nécessaire à la compréhension de la troisième vignette, qui nous plonge dans l’univers des superhéros, après ce moment suspendu. Même si le spectacle s’adresse aux 5 à 10 ans, celui-ci se termine par un regard dans les chambres d’adolescents, alors que ceux-ci rêvent de devenir des rock stars, le lit se trouvant ainsi transformé en astucieux instrument de percussion.

Alors que plusieurs compagnies choisiront de niveler vers le bas, aucun compromis artistique n’a été consenti ici. La trame sonore de Bernard Falaise et Éric Forget est variée, mais jamais complaisante. Même si on dénote quelques clins d’œil à la danse acrobatique et au hip-hop, on reste essentiellement dans un langage chorégraphique de danse contemporaine, tant au niveau de l’amplitude que du déploiement des mouvements. On fait confiance qu’il saura retenir l’un ou l’autre élément pour, peut-être, l’intégrer à son quotidien une fois rentré à la maison et c’est tant mieux. Le public scolaire qui assistait à la représentation était légèrement plus âgé que celui visé par la production (5e et 6e années du primaire), mais a néanmoins démontré une belle attention et ne s’est pas gêné pour rire franchement lors des moments les plus décalés. 

Ô lit ! Chorégraphie d’Hélène Langevin. Une production Bouge de là. À l’Agora de la danse jusqu’au 1er février 2014.

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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