Critiques

La Ville : Entre rêve et désespoir

Curieuse coïncidence (et grand bonheur!) de programmation, deux pièces de Martin Crimp, auteur britannique dont la renommée ne cesse de croître, ont successivement pris l’affiche à Montréal. Après Face au mur, mise en scène par Hubert Colas et présentée quelques jours en janvier à l’Usine C, Denis Marleau et Stéphanie Jasmin proposent leur vision de La Ville, à l’Espace GO.

La Ville fait écho à une autre pièce de Crimp, La Campagne (montée par Sébastien Dodge en 2009), avec la même situation de départ, qui pourrait être d’une platitude effrayante sans la redoutable clairvoyance de l’auteur: un couple dont le quotidien bascule à l’irruption d’une troisième personne.

Traducteur de Ionesco et de Genet, inspiré par les longs monologues de Koltès, Crimp réinvente la langue dans chacune de ses pièces, réinvente les règles d’un art qu’il maitrise parfaitement. Ses dialogues, apparemment déconstruits, ou semblant construits (particulièrement dans Face au mur) comme des cadavres exquis ou des exercices de style, installent un trouble captivant.

Derrière l’apparente banalité du langage, Crimp mène une réflexion sombre sur la société, philosophique, économique et sociale, un constat amer et sans merci de ce que nous sommes devenus: des monades humaines perverties par l’indifférence ambiante, abruties par une technologie galopante.

Au milieu du plateau, une femme, un homme, plantés là. Elle se tient face au public, lui est de profil, tous deux immobiles. Ils se disent «les mots des pauvres gens», d’une voix mécanique: «Tu vas bien, tu as passé une bonne journée?», et la réponse importe peu. Deux solitudes claquemurées dans un silence intérieur qui hurle dans tous les mots que s’échange ce couple qui semble usé prématurément. Elle est traductrice, lui vient de perdre son emploi, leurs deux enfants jouent dans la salle de jeu. Elle rêve de mieux, lui ne rêve de rien.

Survient la voisine, une infirmière gesticulante perturbée par son métier, par son mari parti à la guerre, et… par ses voisins. Élément catalytique, c’est par elle que tout se fissure, tout implose. Dans le rôle ingrat de la névrosée border line, et bien qu’enlaidie par un «costume pléonasme» (avec une petite coiffe vintage frappée d’une croix rouge), la belle Évelyne Rompré est savoureuse. Alexis Martin, tout en retenue, est un loser magnifique, épaules affaissées et bras ballants, impuissant devant les fantasmes de sa femme, la brillante Sophie Cadieux qui, comme un point lumineux dans la noirceur, lentement s’efface au fur et à mesure que les mots du texte apparaissent sur l’écran en fond de scène. Des mots dans le désordre, mêlés, contrariés, subliminaux, comme les pensées des personnages.

La scénographie, faite de plusieurs estrades à différents niveaux, trace un labyrinthe qui guide les personnages dans leur trajectoire, qui imprime des directions: ils doivent en passer par là, puisque la frontière entre la réalité et la fiction est si floue.

Encore une fois, Denis Marleau et Stéphanie Jasmin excellent dans la très fine direction d’acteurs. Travaillant le texte au scalpel, évitant les écueils de la diction désincarnée, ils ont trouvé le juste milieu, un jeu ancré dans un concret qui rend la déréalisation encore plus tangible. On navigue en eaux troubles, et les trois comédiens, tout en justesse, semblent à la fois flotter et plonger dans une folie douce et violente. Devant ce malaise subtilement distillé, on reste à la fois perplexe et profondément ébranlé. Du grand art…

La Ville. Texte de Martin Crimp. Mise en scène et scénographie de Denis Marleau et Stéphanie Jasmin. Une production de Ubu, compagnie de création. À l’Espace GO jusqu’au 22 février 2014.

À propos de

Rédactrice indépendante, membre de la rédaction de JEU de 2009 à 2019, rédactrice en chef de la publication Marionnettes, elle collabore avec diverses entreprises culturelles du grand Montréal.

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