Critiques

FAR : Le corps sous tous ses angles

Fasciné par les liens entre sciences (cognitives ou non), nouvelles technologies et danse, Wayne McGregor possède un langage chorégraphique puissant, immédiatement reconnaissable: extensions démesurées, contorsions qui rappellent les toiles de Francis Bacon et isolations des segments qui défient toute logique. Le corps est poussé au-delà de ses limites, en un troublant combat entre humanité et déshumanisation, recherche presque condamnée d’avance de l’émotion et surintellectualisation.

Inspiré de l’essai Flesh in the Age of Reason de Roy Porter, traitant de la perception transformée que les savants et penseurs du Siècle des Lumières ont eu du corps, mais aussi des planches anatomiques de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, FAR éblouit, questionne, mais ne réussit qu’à quelques reprises à émouvoir. Pourtant, la scène d’ouverture, un magnifique duo éclairé par quatre flambeaux, véritable tableau vivant dans lequel les corps dénudés dialoguent sans retenue sur une aria de Vivaldi chantée par Cecilia Bartoli, permettait au spectateur d’accéder à une certaine fragilité – dans un registre proche de celle du ballet Infra, créé au Covent Garden en 2008.

La rupture de ton, prévisible, nous fait rapidement basculer dans un univers parallèle, qui nous rappelle la petitesse de l’être humain. L’astucieux tableau DEL de Lucy Carter – les lumières scintillantes prolongement des centaines de connexions qui enflamment constamment notre cerveau – entre en jeu, évoque des formes rappelant les étoiles, pulse ou affiche des chiffres, témoins d’un décompte qui affole. Il sert de contrepoint réussi à l’audacieuse trame sonore de Ben Frost, parfois électronique et volontiers industrielle, à d’autres moments modale, intégrant à l’occasion la voix (qui devient même ponctuation), mais aussi des bruits provenant du règne animal.

Les dix interprètes, exceptionnels de précision (chaque ligne est pensée au millimètre près), dansent en solo – atomes perdus au milieu d’une masse –, en duos, en trios ou en groupe. Les gestes se déclinent à la fois dans l’extrême rapidité et une rigueur mathématique, fascinent, hypnotisent. Certaines images s’inscrivent profondément dans le cortex, comme ces deux individus prisonniers de leur carré de lumière, cet éclairage orangé qui baigne les formes d’une lumière presque surnaturelle ou ces dix corps qui se découpent en ombre chinoise sur le tableau scintillant.

Malgré tout, on sort de la salle avec l’impression que bien peu de cordes sensibles ont vibré, la froideur implacable qui se dégage du spectacle nous rappelant cruellement que la technologie est en train de nous assujettir.

FAR. Chorégraphie de Wayne McGregor. Production Compagnie Wayne McGregor | Random Dance. Une présentation de Danse Danse. Au Théâtre Maisonneuve jusqu’au 8 février 2014.

 

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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