Critiques

Le Trou : Une histoire de déracinement et de résistance plutôt confuse

Avec son premier texte, Gunshot de Lulla West (pars pas), présenté à Montréal au printemps 2011, Eugénie Beaudry nous avait séduits par la singularité de l’univers qu’elle était parvenue à créer et par son style d’écriture original et percutant. Son deuxième opus, Le Trou, est malheureusement moins convaincant, en dépit de ses personnages colorés et attachants et de la pertinence des sujets abordés. 

Il est question ici du déclin de la ruralité causée par les bouleversements économiques, de la perte de racines, et de la résistance au changement. Le «trou» fait référence à la fois à la petite ville ouvrière de Gagné City, à la cavité que Sarah-Lee creuse dans son sous-sol, archéologue de pacotille à la recherche de vestiges de l’«ancien temps», mais aussi au vide que cause en nous la perte de ce qui nous est cher : une mère, une amie, un emploi, une maison de famille, la santé… 

Si la bourgade de Gagné City réussit à se reconstruire après le terrible incendie qui la ravagea au début du 20e siècle, elle ne survivra pas à la fermeture de l’usine de pâtes et papiers, qui a vidé les lieux en privant tous les habitants de leur emploi; les maisons ouvrières sont d’ailleurs sur le point d’être détruites. 

Ne demeurent dans ce village fantôme que Sarah-Lee, une jeune femme naïve et un peu simplette, qui n’est pas sortie de chez elle depuis 15 ans et n’a pas conscience que l’agglomération qui l’a vu grandir se meurt; son père, l’ancien maire, cloué dans un fauteuil roulant après un AVC; la voisine, jadis «responsable des copeaux» de l’usine, qui reste enfermée devant la télévision et noue un dialogue imaginaire avec Eric Salvail, sans jamais rien faire de concret pour réaliser ses rêves de grandeur; et l’ancien responsable syndical de l’usine, qui voue une affection profonde à Sarah-Lee, valorisant sa singularité.

On comprendra que l’auteure a, par la construction de ses personnages, multiplié les métaphores sur la perte de moyens et l’enfermement. Soulignons ici les performances plus qu’honorables des comédiens: Edith Arvisais, à la fois touchante et exaspérante dans le rôle de Sarah-Lee; Yannick Chapdelaine, syndicaliste loyal et ami indéfectible; Joseph Bellerose dans le rôle ingrat du père et Marianne Lamarre, la voisine. S’y ajoute Isabelle Guérard, incarnant Pauline Aumont, la porte-parole de la multinationale qui a décidé de fermer l’usine.

Malheureusement, la pièce souffre d’une trame narrative confuse (ligne temporelle, liens entre les personnages, enjeux), d’un suspens artificiel (notamment concernant le lien entre Sarah-Lee et Pauline), d’une situation dramatique plutôt tirée par les cheveux, ainsi que de répétitions inutiles et de tirades trop explicatives. On regrette par ailleurs que la mise en scène n’exploite pas plus le petit côté «givré» des personnages et traite avec peu de fantaisie une histoire somme toute assez abracadabrante.

Le Trou

Texte et mise en scène d’Eugénie Beaudry. Une production du Laboratoire, Théâtre de Ré(création) contemporaine. Au Théâtre Prospero jusqu’au 17 mai 2014.

 

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