Critiques

The Tempest Replica : Un pur envoûtement

La première scène nous dépouille des vieux oripeaux pour accéder au monde fabulé de Crystal Pite. L’envoûtement commence avec une tempête agrippée dans un tulle qui faseye devant un danseur courant dans la pluie battante. Le ton est donné pour cette remarquable production de la troupe Kidd Pivot. Bienvenue dans un monde éthéré, manipulé par un Prospéro implacable qui jongle avec les créatures fabuleuses Ariel et Caliban, habitants primitifs de cette île perdue.

Toutes les créatures de l’île des naufragés, à l’exception du magicien banni, sont en blanc, figures fascinantes dont le corps est ainsi magnifié, ajoutant une dimension poétique extraordinaire. Comme l’ensemble de cette production d’ailleurs. Pite et ses acolytes à la lumière et à la bande sonore nous maintiennent sur la ligne de l’émerveillement par un brillant enchaînement de procédures scéniques familières: cela tient du mime et du cinéma muet, où les surtitres nomment les tableaux shakespeariens au fil de leur déroulement; cela tient aux ombres chinoises comme autant de petits récits; cela tient à une chorégraphie faite de proximité et de lutte, de conflits et d’abandon, de batailles et de réconciliation; cela tient à la cohabitation du réel et de l’imaginaire, du monde concret traversé par la sorcellerie; cela tient au brio des danseurs et à la puissance narrative et dramatique de la musique, à la précision des éclairages et des effets spéciaux; cela tient à l’emboîtement impeccable de ces procédures, dépassant un simple exercice de style.

Dans un premier temps, Prospéro est maître de ce monde, peut-être plus imaginé que réel, le démiurge en habit de ville manipule à sa guise ces personnages évanescents, dont la tête en forme de bateau de papier lui confère une dimension extra-terrestre. Puis ce monde bascule et tous passent dans l’univers tangible, il n’y a plus ici que complot et violence directe, sublimée d’ailleurs dans cette scène de combat à finir entre Caliban et son maître vindicatif. Mais, contrairement au happy end du dramaturge anglais, Prospéro, dans un superbe tableau final, sera abandonné disloqué sur un rivage.

Nous avons été séduit et ravi par cette proposition de Kidd Pivot parce que le familier et l’insolite s’y rencontrent de manière admirable. On nous présente en un condensé poétique l’histoire imaginée en 1611 par Shakespeare, mais la réplique, elle, se situe bien en 2014. La figure emblématique de Prospéro, métaphore de la création artistique, mais aussi métaphore du colonialisme naissant, de la domination du monde rationnel de cette Europe blanche qui opposait la raison au déraisonnable, le rationnel au surnaturel, cette figure est ici renversée, par ces mêmes personnages évanescents qui habitent toujours notre inconscient.

Au soir de première, le public ne s’y est pas trompé, qui a été envoûté par cette grande production entre théâtre et danse. Une étonnante production qui vient s’ajouter aux innombrables interprétations de La Tempête. Une «Replica» désormais incontournable.

The Tempest Replica

Chorégraphie de Crystal Pite. Une production de Kidd Pivot. Présenté au Grand Théâtre à l’occasion du Carrefour international de théâtre jusqu’au 31 mai 2014.

 

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