Critiques

Notre Damn : Opéra occulte

Avec Notre Damn, Opéra F.O.E. (pour Free Opera Ensemble), la jeune compagnie fondée en 2011 par la violoncelliste Rachel Burman, nous convie à un opéra contemporain aux accents gothiques, qui semble se jouer dans un espace mitoyen entre la vie et la mort et où les réminiscences de l’héritage catholique rencontrent l’occulte. Objet inclassable, le spectacle se situe aux frontières des disciplines, entre performance, musique et danse.

Le livret raconte l’histoire des trois dernières descendantes d’une communauté de sœurs-renégates britanniques parties en exil sur une terre de Caïn au XIXe siècle. Ayant grandi dans un milieu exclusivement composé de femmes, elles souffrent de leur isolement et  de la vie de privation qui est la leur.    

Graduellement, les trois femmes cèdent à la déferlante de fantasmes qui montent en elles : désirs de sexualité, de maternité, de liberté, de mort, etc. Au fil des chants, elles basculent d’un univers pétri d’austérité religieuse janséniste vers un monde de chair et d’incantations ardentes.  

Pour ce spectacle, Rachel Burman signe la conception ainsi que la composition du livret et des arrangements, tandis qu’André Pappathomas participe à titre de metteur en scène.

Complices artistiques de longue date, le duo a développé un langage musical, poétique et scénique commun à travers les nombreuses productions du projet dirigé par Pappathomas, le chœur Mruta Mertsi (notamment connu pour Chœur et chorégraphes tenu en plusieurs éditions à l’Agora de la danse et Étal Mixte, présenté lors de l’édition 2013 du festival MNM de la Société de musique contemporaine du Québec).

On retrouve dans Notre Damn des éléments stylistiques qui constituent le caractère inimitable de la signature mruta mertsienne, tels que les instruments inventés de Pappathomas, la prédominance de la voix et du violoncelle dans les arrangements, une place privilégiée accordée à l’improvisation vocale de groupe et une articulation symbiotique et dramatique de la voix, la danse et la lumière.   

Malgré les influences musicales et artistiques qu’elle partage avec Pappathomas, Burman affirme ici son langage musical propre et sa sensibilité de créatrice, tant par le timbre profond du violoncelle qui emplit la salle, le recours au looping et la poésie aigre-douce et sensuelle des textes anglais du livret.

Notre Damn donne lieu à des moments d’envoûtements et à des images oniriques qui se prolongent en nous, portées par le son vibrant des cordes, des instruments inventés et des voix des talentueuses chanteuses Marie-Annick Béliveau, Anne Julien et Jannet Warrington. On ressent bien les affinités artaudiennes de l’ensemble F.O.E. : le spectacle se déploie comme un rituel lent et ponctué de chants en langue inventée. Si l’on s’y prête, l’aspect cérémoniel nous plonge par moments dans une transe obscure.

Toutefois, le spectacle n’est pas dépourvu de longueurs – on nous maintient dans une langueur analogue à celle qui s’empare des trois femmes recluses, ce qui, pour certains, pourrait devenir lassant. Vers la fin, on a parfois l’impression qu’à force de se répéter sur le même registre, la proposition perd légèrement de son magnétisme initial.  

Qu’à cela ne tienne, la démarche artistique de Rachel Burman au sein du projet Opéra F.O.E. paraît singulière et nécessaire. En travaillant sur le prolongement gestuel de la voix, en ancrant les chants dans les spasmes de la chair et en convoquant le travail chorégraphique de Sarah Williams, la présence des chanteuses gagne en intensité. Elles explorent ainsi un type de jeu que l’on rencontre peu dans le genre lyrique au Québec. Les mouvements répétitifs et stylisés des interprètes servent la proposition et m’ont rappelé l’esthétique incantatoire des danses de Mary Wigman : ils amplifient l’aura de mystère et d’occultisme qui nimbe la performance.

L’esthétique de l’oeuvre rappelle d’ailleurs l’univers des œuvres symbolistes et expressionnistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, tant par la thématique spiritiste, les éclairages clairs obscurs, la forme de l’opéra qui se rapproche de celle du poème scénique, que par le caractère indiciel de la scénographie, où la conception de lumière de Lucie Bazzo dessine à elle seule les différents lieux et espaces traversés par les interprètes.

Si la proposition scénique que constitue Notre Damn est audacieuse, elle n’est nullement prétentieuse et on lui pardonne vite ses quelques maladresses. Cet opéra libre dont le style s’inscrit dans la lignée des compositeurs comme Schoenberg et Vivier saura plaire tout particulièrement aux amateurs de musique lyrique contemporaine à la recherche de prestations hybrides où l’implication corporelle des interprètes est à l’honneur.

Notre Damn

Composition et livret de Rachel Burman. Une production Opéra FOE. Au Théâtre de la Chapelle jusqu’au 4 octobre 2014.

À propos de

Andréane Roy est une jeune dramaturge, chercheuse et musicienne. Après une formation en chant, elle obtient un baccalauréat en études théâtrales et en littérature comparée de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM et de l’Université de Montréal.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *