Critiques

Et au pire on se mariera : Ambiguïtés en série

Le premier roman pour adultes de Sophie Bienvenu, Et au pire on se mariera, paru à l’automne 2011, se prête fort bien à une adaptation théâtrale puisqu’il s’agit d’un monologue se passant dans une salle d’interrogatoire.

Une jeune fille, Aïcha, se raconte à une assistante sociale, lui révélant sa relation ambiguë avec son père adoptif (« J’aimais ça me promener en bobettes, parce que sa peau touchait ma peau quand on se faisait des câlins sur le divan. »), sa haine viscérale de sa mère (« Elle m’avait enfermée dans ma chambre cette connasse, parce qu’elle savait que j’allais partir avec lui si elle me laissait sortir »), ses copines travesties prostituées (« Elles aiment pas que je sticke avec elles trop souvent parce que c’est pas bon pour la business. »), et l’amour de sa vie, Baz, deux fois son âge (« Tu sais tout ce qu’on dit sur le coup de foudre ? Ben ça a fait ça »).

S’il a tant fait parler de lui lors de sa parution, c’est que ce texte, en plus posséder des qualités littéraires indéniables, aborde le périlleux sujet de la pédophilie sous un angle plutôt dérangeant.

Aïcha est une adolescente troublée, et, comme telle, elle est passionnelle, à fleur de peau, écorchée vive, entière dans ses transports et ses emportements, violente dans ses sentiments, persuadée qu’elle a tout compris des relations humaines. Elle possède la maturité que confère une vie difficile et veut désespérément prouver qu’elle est adulte, et ce, tout en restant une enfant impulsive, incontrôlable, et qui souffre trop pour pouvoir l’admettre.

Son récit est à son image, chaotique, emporté, multipliant les digressions et d’une véracité douteuse. Car la réalité de cette jeune fille ne la satisfait pas et elle n’hésite pas à la travestir, à l’enjoliver.

On se doute qu’il s’agit là d’un défi de taille pour une comédienne qui doit à la fois s’approprier le texte (l’adaptation de Nicolas Gendron est proche du texte original, quoique certaines phrases aient été raccourcies, certains passages supprimés ou remaniés, notamment les plus crus), débité à une vitesse vertigineuse, et incarner une jeune adolescente. La performance de Kim Despatis est en soi remarquable, mais la direction d’acteur est parfois péniblement caricaturale.

Vêtue de leggings à fleurs, de shorts en jean et d’un t-shirt rose, la comédienne ne cesse de gesticuler, de grimacer, de rouler des yeux, et prend une voix artificiellement enfantine qui perce les tympans. On ne peut s’empêcher de penser à la pièce qui joue en même temps un étage au-dessus, dans la grande salle du Prospero, City, dans laquelle Paul Ahmarani incarne lui aussi un enfant, mais de manière tellement plus convaincante. Heureusement, quelques changements de ton nous accordent un certain répit, mais ce n’est que pour repartir de plus belle dans les simagrées. Ainsi le magnifique texte de Bienvenu est souvent étouffé et le caractère manipulateur et fortement sexuel du personnage peine à transparaître derrière cette vitrine amphétaminée.

Soulignons le décor évocateur de Joëlle Harbec, une salle anonyme aux murs sales, posée sur un amas de verre brisé, lequel suggère aussi bien les vies démolies des protagonistes que le caractère autodestructeur de la jeune fille et la fragilité de l’existence en général.

Et au pire on se mariera

Texte de Sophie Bienvenu. Mise en scène de Nicolas Gendron. Une production d’Ex Libris. Au Théâtre Prospero jusqu’au 11 octobre 2014.

 

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