Critiques

Damnatio memoriæ : Péplum de pacotille

La damnatio memoriæ est une condamnation à l’oubli post mortem, infligée par le Sénat de la Rome antique aux personnages politiques s’étant particulièrement illustrés par leur cruauté, leur incompétence ou leur corruption. Dans cet au-delà de la mémoire effacée, les pensionnaires doivent être nombreux… Et les aspirants, encore plus.

Passionné par l’histoire de Rome et de sa décadence, Sébastien Dodge a fait un travail de recherche et d’écriture remarquables. Il a lu ses classiques : Tite-Live, Salluste, Cicéron, Tacite, Sénèque, ainsi que Edward Gibbon qui, au 18e siècle, traçait déjà un parallèle entre la décadence de l’empire romain et celle de notre civilisation. Il s’est également inspiré des séries Rome et Spartacus.

Fils de Marc Aurèle, Commode (qui porte bien mal son nom), est un tyran sanguinaire, débauché et mégalomane, qui se prend pour Hercule. Dans son palais de marbre, joliment scénographié par Max-Otto Fauteux, il fait le récit des ses victoires militaires devant un parterre de courtisans flagorneurs, avachis sur des sofas, qui se doivent de rire et d’acquiescer à ce qu’il dit.

Se vautrant dans la luxure et les plaisirs faciles, Commode est un bien piètre empereur qui s’arrange pour faire assassiner tout ceux qui lui porteraient ombrage, avant de finir égorgé par son esclave Narcisse, après une tentative d’empoisonnement de la main de sa favorite. Ambiance… Suit une période de chaos où crimes et châtiments se multiplient, où le pouvoir s’achète et se donne au plus offrant dans un bain de sang qui, à force d’outrance, perd son sens.

Bien sûr, le parallèle entre la Rome antique et notre société est facile à tracer : corruption, clivage entre la classe politique et le peuple, pouvoir de l’argent, violence, etc. C’est ce que veut montrer Dodge : plus ça change, plus c’est pareil. L’homme n’apprend pas de ses erreurs mais les reproduit. La seule chose qui varie d’une époque à une autre, ce sont les moyens employés et la façon de faire… 

La soixantaine de personnages (et la cinquantaine d’assassinats) qui composent cette délirante fresque romaine est interprétée par neuf comédiens qui se démènent comme de beaux diables, vêtus (déguisés?) de costumes dignes d’une soirée d’Halloween trop arrosée, dont les toges et étoles pourraient être coupées dans les rideaux de matante Yvette. Ce qui convient bien à l’esprit grand-guignolesque de l’entreprise, il faut le reconnaitre.

Malgré cette débauche d’énergie, la farce ne prend pas, et le propos ne passe pas la rampe. On rit rarement, et quand on le fait c’est plutôt en grinçant des dents, agacé par cette avalanche d’humour grossier, de personnages taillés à la serpette, d’effets faciles, comme la longue scène de comédie musicale. Le pastiche, genre cher à Dodge, demande plus de finesse que cette mise en scène brouillonne et cacophonique. Quant au texte, à force de québécismes et de vulgarité, il manque lui aussi sa cible et nous laisse plus abrutis que conscientisés. Saluons cependant la performance des acteurs, qui sauve (un peu) la production du naufrage.

De ce péplum fantoche, de cette pochade de potache, on se dit, au final : tout ça pour ça ?

Damnatio memoriæ 

Texte et mise en scène de Sébastien Dodge. Une production du Théâtre de la Banquette arrière. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 30 novembre 2014.

À propos de

Rédactrice indépendante, membre de la rédaction de JEU de 2009 à 2019, rédactrice en chef de la publication Marionnettes, elle collabore avec diverses entreprises culturelles du grand Montréal.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *