Critiques

L’importance d’être Constant : Thé, amour et valise

Il y a quelque chose de poignant à rire des réparties brillantes et des situations loufoques de cette comédie acide à la mise en scène acidulée. C’est la dernière d’Oscar Wilde, il est au faîte de sa gloire de dandy littéraire, mais c’est une terrible dégringolade qui l’attend.

Rien ne laisse pourtant présager un drame dans cette pièce délicieusement cocasse, finement tricotée, aux ressorts comiques efficaces, aux personnages à la fois conventionnels et fantaisistes, qui nous offre un régal d’aphorismes et de contre-vérités auxquels traducteur et metteur en scène ont donné un accent (si) légèrement anglais.

Son sujet ? So terribly british : deux jeunes aristocrates, spirituels, riches et désœuvrés, comme il se doit, usent de stratagèmes pour vivre librement sans heurter de front les règles strictes et hypocrites du monde privilégié dont ils profitent sans vergogne. Ils vont s’emberlificoter dans leurs ruses – pour notre plus grand plaisir −, mais le dieu de l’Amour, joliment incarné par une valise, va nous offrir un dénouement aussi convenu − mais plus farfelu − qu’une farce de Molière.  Une histoire qui égratigne un peu et ébranle à peine cette société victorienne qui a érigé le « convenable » au rang d’un art.

Maxime Dénommée et Vincent Fafard incarnent avec brio, quoique sans surprise, ces dandys snobs et désabusés, dont la vie est faite de costumes à la dernière mode, de thé à 4 heures, de sherry à 7 heures et de sandwiches au concombre. Leur créateur les sauve de la futilité par l’espèce de sincérité qu’ils mettent à vaincre les difficultés qu’ils rencontrent dans leurs désirs amoureux. Dénommée y est plus convaincant, non parce qu’il a le physique de l’emploi, mais parce que la psychologie de Jack, alias Constant, est plus complexe en raison de son origine incertaine. Comme Wilde lui-même qui y a accédé, mais qui n’y est pas né, le soupirant de Gwendoline n’appartient pas de plein droit à la high class.

En face d’eux, les jeunes filles sont plus surprenantes. Tout aussi superficielles (elles sont amoureuses d’un prénom plutôt que d’un homme), elles leur ressemblent. Mais elles sont également vives, délurées, indépendantes et affrontent avec détermination les adultes qui veulent les faire rentrer dans le rang. Vêtues des robes aux couleurs éclatantes que leur a imaginées Judy Jonker, elles mènent le jeu plus qu’elles ne le jouent.

Si Anne-Élisabeth Bossé est une Gwendoline spirituelle et futée, dans ses vêtements rose bonbon, au milieu de ses fleurs artificielles, Virginie Ranger-Beauregard a quelque chose d’Alice au pays des merveilles. Il faut dire qu’elle habite − ou peu s’en faut − dans une immense… tasse de thé, qui, avec sa soucoupe tournante permet à Yves Desgagnés de suaves jeux de scène. Le dit breuvage est d’ailleurs servi sur une table dont le plateau est un énorme Social Tea. Le scénographe Martin Ferland s’est visiblement amusé.

Pour s’opposer à ce quatuor et à ses velléités de changer l’ordre des choses, il y a l’inévitable matrone, Lady Bracknell. Chez elle, le snobisme devient un art : « Par les temps qui courent, le menton se porte très haut. » Elle s’incline cependant quand parle l’argent avec lequel on achète tout, y compris un nom : « Vous avez dit 30 000 livres ? » On est chez le maître du paradoxe, et c’est Ionesco qu’annoncent les profondes sentences de l’inénarrable dame : « Le respect que les parents doivent à leurs enfants est en voie de disparition. »

Pour interpréter cette imposante personne, Desgagnés a suivi la tradition et choisi un homme, une option qui prolonge le thème du travestissement cher aux deux dandys, enlève le côté réaliste du personnage et rend son hypocrisie plus légère parce que ridicule. Raymond Bouchard rend avec une force comique irrésistible l’ambiguïté du rôle.

La mise en scène d’Yves Desgagnés traduit essentiellement le côté scintillant, ondoyant de l’auteur de L’éventail de lady Windermere. La jubilation prime sur la dénonciation. On pourrait lui reprocher d’avoir préféré le plaisir de l’esprit à la vérité du cœur. Mais c’est un des deux Constant qui le dit : « C’est le style et non la sincérité qui compte. »

L’importance d’être Constant

Texte d’Oscar Wilde. Traduction de Normand Chaurette. Mise en scène d’Yves Desgagnés. Au TNM jusqu’au 6 décembre 2014.

Collaboratrice de JEU depuis plus de 20 ans, elle est chargée de cours à l'Université de Montréal.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *