Critiques

The Book of Mormon : Il suffit de croire

En créant The Book of Mormon en 2011, Trey Parker, Robert Lopez et Matt Stone ont pour ainsi dire changé les règles du jeu. Sur Broadway, où il faut bien admettre que prédominent souvent divertissement et bons sentiments, obtenir un succès monstre avec une comédie musicale qui aborde des sujets aussi délicats que les fondements de la religion mormone, ça ne va pas de soi.

Les créateurs de South Park ont investi le champ de la comédie musicale de la même manière que celui du dessin animé, c’est-à-dire en adoptant un mélange de révérence et d’irrévérence. C’est grâce à cette savante combinaison de dérision et d’hommage envers le genre que The Book of Mormon a remporté une foule de prix, parmi lesquels 9 récompenses aux Tony Awards, mais aussi que la production est toujours à l’affiche à New York et à Londres, en plus de parcourir les États-Unis.

De passage ces jours-ci à la Place des Arts, le spectacle mis en scène par Casey Nicholaw et Trey Parker est sans temps mort, porté par un humour délicieusement grinçant. Pour traiter de sujets comme la famine, la pauvreté, l’excision et la propagation du sida en Afrique, mais aussi et peut-être même surtout de l’implication états-unienne dans ces réalités, les créateurs ne ménagent aucun effort. L’air de rien, enrobant leurs propos de musique et de chorégraphies joyeuses, ils abordent de front une multitude de tabous. Rarement le drame et la caricature, le réalisme et l’absurdité n’auront si bien cohabités.

Campées dans une suite de décors somptueusement kitsch, les aventures de Elder Price et Elder Cunningham en Ouganda contiennent une foule de références à la culture populaire : de Star Wars et Star Trek à We Are The World en passant par The Lord of the Rings. Les amateurs de comédie musicale reconnaitront des clins d’œil savoureux à The Lion King, Joseph and the Amazing Technicolor Dreamcoat et Rent. Une scène de cauchemar, qui vaut à elle seule le déplacement, fait apparaître Lucifer, Hitler, le tueur en série Jeffrey Dahmer, le tyran Genghis Khan, Johnnie Cochran (l’avocat d’O. J. Simpson), et des tasses de café géantes qui évoquent fortement celles d’une multinationale bien connue ! Un délire qui atteint des proportions cathartiques.

Dans les habits immaculés de Price, le petit parfait qui découvrira que la vie est bien plus complexe que ce qu’on lui avait laissé croire, Gavin Creel est très convaincant. Il ne fait pas totalement oublier Andrew Rannells, qui a créé le rôle, mais il s’en tire très bien. Quant à Dana Joel Nicholson, qui incarnait Cunningham le 2 décembre (le rôle est normalement tenu par Christopher John O’Neill), il est absolument désopilant. Son geek rondouillet accro au mensonge est on ne peut plus attachant.

Ode à l’inclusion, à la fraternité et à l’imagination, The Book of Mormon a ce qu’il faut pour plaire aux publics les plus divers, dérider ou même remonter le moral des plus cyniques. Les amateurs de comédies musicales fantaisistes y trouveront leur compte, tout autant que ceux qui préfèrent les histoires contemporaines et poignantes. Sans oublier les inconditionnels de cet humour corrosif dont notre époque a tant besoin, ce franc-parler qui caractérise South Park, The Simpsons et autres Family Guy. Vous sortirez de la salle avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles, peut-être même en rêvant d’un monde meilleur.

The Book of Mormon

Livret, musique et paroles : Trey Parker, Robert Lopez et Matt Stone. Mise en scène : Casey Nicholaw et Trey Parker. Présenté par Broadway Across Canada et Evenko à la Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts jusqu’au 7 décembre 2014 et du 18 au 23 avril 2017.

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