Critiques

Le Misanthrope : Actualisation réussie

J’étais bien curieux de voir à quoi pouvait ressembler ce Misanthrope « actuel », en costumes modernes, sans plumes ni rubans – un de plus ! –, comme si Molière avait besoin d’être revampé pour passer la rampe… Et j’avoue que j’y allais presque à reculons. Mais c’était sans compter avec le respect et l’habileté du metteur en scène Michel Monty, ni la force des acteurs.

Malgré certaines coupures dans le texte, non seulement la pièce n’a rien perdu de son intelligence, elle a trouvé une vigueur propre à émouvoir tout en divertissant. Parfois, d’ailleurs, des petites trouvailles de mise en scène éclairent les répliques de manière absolument réjouissante.

On pénètre dans l’appartement de Célimène directement par un ascenseur. Et à gauche des portes, un écran montre qui est sur le point d’arriver (ce qui remplace aisément un valet annonçant les visiteurs). Dans un vaste salon moderne, mais avec des boiseries dorées d’un bel effet, un valet d’une comique et maigre raideur qu’accentuent les culottes courtes d’un complet veston impeccable, s’occupe de l’intendance avec réserve et aplomb.

On boit beaucoup : jus, champagne, lait du soir ou digestif pour oisifs, histoire de tuer le temps qui ne passe qu’à médire sur autrui ou à faire la cour en alexandrins. Les vers de Molière sont bien là, non escamotés, on les entend clairement, césures et finales féminines respectées, et même les « ion » en deux syllabes comme il se doit. On pourrait chipoter sur quelques vers – ou plus ? – enlevés par-ci par-là (« Vous iriez dire à la vieille Émilie qu’à son âge il sied mal de faire la jolie… ») ; il demeure que le discours passe avec sa lucidité, sa précision et sa cruauté originelles et qu’il ne faudrait pas s’en priver.

François Papineau campe un atrabilaire amoureux pitoyable dans sa rigueur naïve, et, l’instant d’après, encore plus pitoyable d’amour déçu. Bénédicte Décary compose une Célimène peut-être un peu trop mûre pour ses vingt ans, mais jouant avec aisance de ses déshabillés provocants et de ses talons aiguille pour semer le trouble chez ses prétendants. David Savard joue un Philinte exceptionnel, car ce rôle effacé (faire-valoir d’Alceste) devient ici spirituel avec sa dégaine d’artiste devant un Alceste cravaté. Tous les autres arrivent à divertir dans leur numéro, les marquis autant qu’Oronte – extraordinaire Stéphane Jacques ! –, Éliante ou Arsinoé. Cette dernière, amoureuse cramoisie jouée par Isabelle Vincent, prouve qu’une façon de marcher (accentuée par des volants ridicules autour de la taille) peut évoquer le désir autant que la séduction et qu’une gorgée de jus d’orange permet de se préparer à attirer un homme… Très drôle !

Alors, cette « actualisation » du Misanthrope, est-ce qu’elle dérange ? Nenni. Qu’Oronte lise son sonnet sur une tablette, que les marquis fassent des égo-portraits avec Célimène ou qu’Alceste apprenne par un texto des nouvelles de son procès, cela n’enlève rien à la force du texte. Mais heureusement, on n’abuse pas de ces gadgets, qui font sourire, sans plus. Et il arrive qu’une trouvaille de mise en scène vise encore plus juste, comme lorsque Alceste poursuit Oronte jusqu’à l’ascenseur, qui se referme, et qu’il lui crie à travers la porte en se mettant à genoux : « Et moi, je suis, Monsieur, votre humble serviteur. » Impayable !

Le Misanthrope

Texte de Molière. Mise en scène de Michel Monty. Une production du Théâtre du Rideau Vert, présentée jusqu’au 28 février 2015.

À propos de

Docteur en études théâtrales, membre de la rédaction de JEU, il écrit dans la revue depuis le premier numéro. Secrétaire-général de l'Association internationale des critiques de théâtre depuis 1998, il voyage beaucoup à l’étranger.

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