Critiques

Innocence : Marleau, Loher et la Comédie-Française

Avouez qu’aller voir un Marleau à la Comédie-Française à l’occasion d’une visite à Paris est un événement plutôt enviable. En bonne ambassadrice du Québec, encore éblouie par Lumières, lumières, lumières présentées cet automne à l’Espace Go, j’avais vanté les talents de notre metteur en scène – ainsi que ceux de la dramaturge allemande Dea Loher – à qui voulait bien m’entendre, notamment à la personne qui m’accompagnait ce soir-là.

C’est donc avec un ennui doublé de culpabilité que j’ai attendu que ces deux heures trente se passent, jetant des regards anxieux à ma compagne d’infortune, manquant de m’endormir dix fois sans pouvoir blâmer le décalage horaire. La question qui me taraude depuis est la suivante : qu’est-ce que Denis Marleau a bien pu voir dans cet interminable et pénible opus de Loher qui m’aurait échappé, lui qui a l’habitude de monter des textes pertinents autant qu’incisifs ? Le plus étonnant est que ce soit justement ce texte, Innocence, qui fasse entrer l’auteure maintes fois primée au répertoire de la Comédie-Française, une consécration en soi.

La non-fiabilité du monde

Tout commence avec Fadoul et Elisio, deux travailleurs clandestins qui assistent sans rien faire, de peur d’être repérés par la police et expulsés, à la noyade d’une inconnue. Rongé de remords, Elisio se mettra en tête d’identifier la noyée, tandis que Fadoul, trouvant par hasard une énorme somme d’argent, décidera d’offrir à une inconnue une opération chirurgicale destinée à lui redonner la vue. S’ensuit un très long chassé-croisé où la douzaine de personnages de la pièce illustre la difficulté d’avoir une prise sur le réel, et s’interroge sur notre part de responsabilité et la possibilité ou non de continuer à vivre constatant la « non-fiabilité du monde » (c’est le titre d’un ouvrage écrit par l’une des protagonistes et qui donnera lieu à d’interminables scènes philosophiques pompeuses et emplies de poncifs).

Si le propos sous-jacent est pénétrant, son traitement anecdotique ne suscite en nous ni intérêt ni empathie. De même les tentatives maladroites d’introduire un peu de comique dans un texte plutôt pessimiste et traversé par la mort. On ne retrouve pas ici la poésie qui est la marque de fabrique habituelle de Loher mais une langue prétentieuse et irritante (« Ses mains ont précédé son instinct sur mon corps »). Il n’y a pour ainsi dire qu’une scène véritablement marquante : celle où les comédiens simulent une foule prise dans les embouteillages alors qu’un individu bloque un pont en menaçant de se suicider. La façon qu’ils ont tous de le maudire de les mettre en retard et de l’inciter à sauter au plus vite est d’une violence inouïe et en dit long sur la déshumanisation de notre époque.

Pages blanches

Ce n’est pas la première fois que Denis Marleau se frotte à la dramaturge allemande, dont il avait monté Le Dernier feu, un texte d’une grande force, à l’Espace GO en 2013. Il plante ici les comédiens dans une sorte de grande boîte dont les murs, telle une métaphore des pages blanches qui font notre vie et que l’on remplit chaque jour au gré de nos décisions, servent de support à des projections. La scénographie n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle du Dernier feu, avec son mobilier blanc (chaises orientées dans différentes directions), son espace vide et ses projections animées qui se font l’écho du texte ou des pensées des personnages. La mise en scène reflète bien la notion d’errance qui traverse la pièce et met la parole au centre.

Ce spectacle est l’occasion d’une nouvelle collaboration entre Denis Marleau et Jean-Paul Gaultier. Le metteur en scène avait prêté ses talents au couturier pour l’exposition rétrospective qui avait été présentée au Musée des Beaux-Arts de Montréal en 2014 et qui se trouve actuellement à Paris (Galeries nationales du Grand Palais). Le couturier habille ici les personnages en misant sur la transparence et l’étrangeté, loin de la flamboyante originalité qu’on lui connaît, mais fidèle à l’esprit du texte.

Cette capacité qu’a Marleau de se mettre au service du texte, de faire ressortir ses enjeux a souvent produit un résultat remarquable. Encore faut-il que l’œuvre de départ le soit aussi.

Innocence

Texte de Dea Loher. Traduction de Laurent Muhleisen. Mise en scène et scénographie de Denis Marleau. Collaboration artistique et conception vidéo de Stéphanie Jasmin. À la Salle Richelieu de la Comédie-Française jusqu’au 1er juillet 2015.

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