Critiques

Fille du paradis : Chuchotement d’une femme-objet

Avec sa robe noire boutonnée jusqu’au cou, son petit sourire timide et sa beauté sans artifices, on lui donnerait le bon dieu sans confession. Mais Véronique Sacri cache bien le jeu de Cynthia, la narratrice de Putain de Nelly Arcan qu’elle incarne dans Fille du paradis mis en scène par Ahmed Madani.

Tant qu’elle se tait, du moins. Car dès qu’elle ouvre la bouche, la violence du texte autofictif tranche avec sa réserve apparente. La parole la dévoile. C’est là toute la subtilité de ce spectacle : au lieu d’opter pour un dénudement physique, Ahmed Madani et sa comédienne d’origine réunionnaise disent la prostitution par un verbe âpre, enfermé dans un corps qui ne laisse rien paraître de sa mercantilisation.

L’ère de la « putasserie »

Véronique Sacri commence son soliloque dans un chuchotement. Aussi précise que discrète, elle balaye en quelques phrases la jeunesse de Cynthia, qui ne s’embarrasse pas d’aller chercher dans son passé des circonstances atténuantes. Au contraire.

Malgré la bigoterie de son père et la mort précoce de sa sœur, Cynthia a eu une enfance plutôt heureuse. Elle le dit, le répète. La « putasserie » –  terme que Nelly Arcan préfère à celui de « prostitution » – n’est pas une affaire de malchance ni le résultat de traumatismes familiaux. C’est une débauche banale. Une dépravation dans l’ère du temps, dans laquelle Cynthia tombe pour payer ses études et dont elle ne se relève pas. L’argent la cloue sur place. Le culte de la jeunesse et de la beauté aussi.

Véronique Sacri chuchote encore lorsqu’elle évoque le premier contact de Cynthia avec une agence d’escortes. « Selon ce que disait l’annonce, l’agence n’engageait que les meilleures escortes et n’admettait que la meilleure clientèle. » Et puis le ton monte. Lentement, le texte se remplit des mots du sexe et la comédienne adopte une prononciation plus nerveuse. Plus agressive.

Elle reste immobile, à moitié cachée dans la pénombre qui recouvre la scène occupée de quelques chaises en pagaille, mais on devine le déchaînement à venir. Le moment où, sur une musique lancinante, le corps se mettra au diapason de la parole avant de retrouver son calme d’eau qui dort.

Orgie verbale

On peut ne pas aimer l’écriture de Nelly Arcan. Trouver sa critique des rapports de domination homme-femme caricaturale ou rebattue, son style vulgaire ou son féminisme trop violent pour apporter quoi que ce soit au débat. Qu’importe. Ahmed Madani et Véronique Sacri ne cherchent ni à nous faire adhérer au texte d’Arcan ni à nous le faire détester. Ils visent la suspension du jugement, ne serait-ce que le temps du spectacle.

Toute en sobriété, leur orgie verbale tourne résolument le dos à la blondeur tapageuse et au côté strass et paillettes qu’exhibait Arcan sur les plateaux télé. Le texte s’offre à nous aussi nu que la putain qui s’y psychanalyse : à part la beauté naturelle de la comédienne, rien ne vient l’illustrer. Rien n’en oriente l’interprétation.

Pour limiter la tentation voyeuriste que suscite inévitablement un texte comme Putain, Ahmed Madani a aussi laissé de côté les passages les plus sexuels du roman, où Cynthia raconte dans le détail ses rapports avec certains clients. Il a bien fait. Sa fille du paradis y gagne en puissance et en subtilité. Elle transcende son quotidien de passes et de dégoût pour la gente masculine sans trop – quelques dérapages, ici et là – se vautrer dans la complaisance de Nelly Arcan dans la bassesse et la dépression.

Funambule de la marginalité

Fille du paradis est sur le fil, toujours. Un geste en trop, un regard trop appuyé, et la pièce risque de basculer dans l’obscénité. Véronique Sacri est une équilibriste : entre sa partition textuelle logorrhéique et son jeu physique minimal, elle est juste du début à la fin.

Il faut dire que Ahmed Madani a l’expérience du théâtre de la parole marginale. Dans Illumination(s), qui fut l’un des grands succès du OFF d’Avignon en 2013, il mettait par exemple en scène des jeunes du Val Fourré – cité de Mantes-la-Jolie, en banlieue parisienne – dans une belle tragédie autour de l’immigration.

En 2014, Je marche dans la nuit par un chemin mauvais clôturait un cycle consacré à la jeunesse masculine dans les quartiers populaires. Créé en 2011 et repris cette année à Avignon, Fille du paradis annonce le début d’un travail sur l’expérience féminine des quartiers de prédilection de Ahmed Madani. Prometteur.

Fille du paradis

D’après Putain de Nelly Arcan (publiée aux éditions du Seuil). Adaptation et mise en scène de Ahmed Madani. Interprétation de Véronique Sacri. Une production de Madani Compagnie. Au Girasole, dans le OFF d’Avignon, jusqu’au 26 juillet 2015.

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