Critiques

Crépuscule : Une symphonie pour les enneigés

Crépuscule est une plongée poétique dans un centre de personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer. Un lieu où, pour paraphraser l’un des personnages, l’imagination, comme l’esprit, est totalement libre, mais un lieu qui contient aussi la somme de toutes nos frayeurs.

Nous suivons la démarche d’une jeune femme qui chaque jour, pendant plusieurs semaines, se faufile dans un centre de personnes âgées. Elle désire saisir leurs traits et leurs regards dans ses dessins, leurs pensées dans ses écrits. Ni par grandeur d’âme, ni pour un projet de recherche, mais pour confronter sa propre peur de mourir, dans un moment où l’esprit ne suit plus alors que le corps ne veut pas lâcher.

Cette jeune femme, c’est un peu Marie Gilbert, l’auteure, qui a adapté le texte de son conte Les enneigés, issu d’une démarche semblable.

L’ingéniosité du théâtre l’Envolée de valise et de la metteure en scène Odré Simard est d’avoir donné aux mots une résonance visuelle riche, en s’accrochant à certaines phrases et en personnifiant, avec masques et marionnettes, un groupe d’aînés dansants, touchants et même comiques par moments.

Le fait d’y être allé par bribes permet de ne jamais tomber dans la caricature. On vit plutôt une symphonie au refrain de neige — celle de la télé, qui apparaît maintes fois à travers les ouvertures du décor, celle de l’hiver, qui recouvre tout, et celle de l’esprit, qui s’enneige dans des cendres de souvenirs devenus indissociables.

Et il y a ces moments de contrastes, où la horde de vieillards oscille tranquillement en marmonnant puis, soudain, devient dansante, fantomatique, inquiétante. Ces moments surréels, très bien intégrés grâce aux éclairages, à la musique et à la gestuelle précise des interprètes, donnent de l’ampleur à un sujet qui aurait pu devenir beige et clinique. On croit presque voir un peloton de zombies dans l’éclairage clair-obscur.

Si les mouvements d’ensemble sont chorégraphiés avec art, les dialogues manquent parfois de naturel et de fluidité. On ne boucle pas de boucle dans ce récit un peu erratique, qui a tendance à s’étirer dans certains monologues. Les jours se ressemblent, les relations évoluent à tout petits pas, reculent, se décousent. Ce n’est pas une histoire qu’on nous raconte, mais plutôt un portrait qu’on nous dresse de cette angoisse de voir le temps s’étirer, dans un long purgatoire amnésique, à la fin de sa vie.

Les demi-masques des vieux, sertis de boutons brillants, aux traits creux, presque bouffons, donnent une force inattendue à l’interprétation. Les marionnettes, elles, permettent de personnifier des visions, de métaphoriser des états d’âme (comme lorsque qu’une version miniature vient se poser sur l’épaule de son alter ego à échelle humaine). Il y a aussi un personnage de vieillard complètement marionnette, un père qui n’arrive presque plus à refaire surface dans la réalité lors des visites de son fils, et dont la détresse nous semble plus vive que celle des personnages de chair.

On salue l’audace des jeunes acteurs d’avoir endossé un sujet si loin des colères adolescentes ou de l’ironie rocambolesque de l’âge adulte.

Crépuscule

Texte de Marie Gilbert. Mise en scène d’Odré Simard. Une production de L’Envolée de valises. Présenté au théâtre Premier Acte jusqu’au 31 octobre 2015.

À propos de

Formée en théâtre, en cinéma et en histoire de l'art, elle est journaliste et chroniqueuse arts visuels au quotidien Le Soleil, à Québec, tout en collaborant à diverses publications culturelles.

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