Critiques

L’Immédiat : L’effondrement des corps

Performance inusitée à la Tohu ces jours-ci, avec ce spectacle, L’Immédiat, de la compagnie française Camille Boitel, du nom du concepteur de cet incroyable fouillis organisé au programme de Montréal en lumière.

On assiste à une heure et demie d’un chaos absurde, défiant les lois de la physique, où l’humour se fait communicatif. On dit que les créateurs y ont mis dix ans de travail, ce qui n’étonne guère car, pour atteindre un tel désordre, tout doit être réglé au quart de tour.

Au moment où le noir se fait dans la salle, un grésillement, quelques étincelles et une boule de feu qui tombe donnent le ton. Les dix premières minutes de la représentation sont particulièrement impressionnantes. Au lever du jour, dans un appartement déjà en désordre, on entend une voix répétant: «J’étais chez moi, quelque part, j’étais quelque chose ou quelqu’un…» Ce sont à peu près les seuls mots du spectacle, qui semblent dire: «Attention, ça pourrait être vous.»

Une femme entre, retire son manteau, change de vêtements, accroche une table qui se brise, s’enfarge, et c’est parti: tout se déglingue, les clés tombent des crochets au mur, des pans de murs s’écroulent, un homme la rejoint, aussi maladroit, multipliant les gaucheries. Squelettes désarticulés, ils s’effondrent et repartent, d’autres apparaissent. Les voilà courant, grimpant des échelles, sautant sur les meubles, qui se renversent. Des catapultes font voler les objets, des palans soulèvent des boîtes qui se vident de leur contenu, des bidons de plastique chutent, un mur de boîtes s’écroule, les bruits soudains emplissant l’enceinte jusque derrière le public!

On joue assurément sur l’effet de surprise, démultiplié, pour provoquer l’hilarité du public, empathique devant cette instabilité totale. Puis, un faux entracte de dix minutes est annoncé: le temps de faire le ménage est venu, la scène devenue capharnaüm se voit nettoyée par les huit interprètes, cinq hommes, trois femmes, en manteau long et jambes nues. Ils vont et viennent dans un désordre indescriptible, poussant, déplaçant, balayant tout ce qui encombre le plateau. Le tableau offre une vision d’une absurdité indéfinissable.

Débute alors la seconde partie, composant l’essentiel de l’œuvre. Des pans de rideau descendus des cintres servent à toutes sortes de jeux de cache-cache, de poursuites, de peurs et de coups violents assénés par l’un ou par l’autre, véritable chassé-croisé où des membres sortent des tiroirs, où des êtres surgissent et disparaissent au fond d’une armoire. Des forces invisibles semblent soulever les corps, qui adoptent des poses ridicules de déséquilibre. Ces acrobates disjonctés sautent, volent dans les éléments de décor, dans une mécanique démentielle. Certains rampent pour atteindre une bouteille d’eau, sans jamais y parvenir.

L’animal humain, qui passe par tous les états du corps, y paraît bien bête, dans son absence totale de contrôle. On finit par se lasser, les numéros se répétant, sans qu’on puisse se raccrocher à un sens à donner à tout ça. Malgré la maîtrise qu’exige le spectacle de la part des performeurs, on reste sur sa faim devant tant d’énergie dépensée, qui tourne un peu à vide.

L’Immédiat

De Camille Boitel. Une production de la compagnie Camille Boitel. À la Tohu jusqu’au 21 février 2016.

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À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de Jeu depuis 2005, il en assume la rédaction en chef depuis 2017 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.

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