Critiques

Cold Blood : La réalité magnifiée

Encore une fois, Michèle Anne De Mey et Jaco Van Dormael nous ont ébloui, comme ils avaient su le faire avec Kiss & Cry, cette pièce qui a enchanté le public québécois à deux reprises et qui s’est révélé être un succès international. Présenté dans le cadre de la dixième édition du Festival Temps d’images à l’Usine C, Cold Blood ne pouvait pas être mieux choisie pour célébrer un art aux frontières du théâtre d’objet, de la danse et du cinéma.

Van Dormael est le cinéaste qui nous a donné Toto le héros, Le Huitième Jour et Mr Nobody, trois films largement primés où l’on retrouve l’univers singulier du réalisateur teinté d’onirisme. La chorégraphe Michèle Anne De Mey, après des études à l’école Mudra fondée par Béjart à Bruxelles, est rapidement associée à cette «vague flamande» un véritable boom en danse depuis les années 80 en Belgique, dont nous avons découvert les principaux acteurs à Montréal, d’Alain Platel à Sidi Larbi Cherkaoui en passant par Anne Teresa De Keersmaeker avec qui elle a collaboré en début de carrière. Ils créent maintenant ensemble ces objets scéniques si particuliers où les spectateurs assistent en direct à la réalisation d’un film dont les personnages sont incarnés uniquement par les mains des danseurs.

Avec Cold Blood, on sent que les créateurs se sont fait plaisir en poussant encore plus loin une méthode de création expérimentée pour une première fois avec Kiss & Cry. L’appareil scénographique se déploie en imagination pour décoller de la réalité et nous entraîner dans un rêve d’une heure trente. La forme narrative non-linéaire, adoptée cette fois, se décline en tableaux, ce qui permet d’explorer des univers complètement différents.

Il est question, dans cette pièce, de sept morts stupides: mort étouffé par l’agrafe du soutien-gorge d’une strip-teaseuse ou par l’intolérance à la purée, seul survivant d’un écrasement d’avion parce qu’enfermé dans les toilettes au moment du crash ou noyé dans un car wash pour avoir laissé les vitres ouvertes. Chacun de ces moments est recréé de façon ingénieuse et donne des images sur grand écran d’une infinie beauté. De plus, on a droit à plusieurs clins d’œil savoureux à l’âge d’or de la comédie musicale américaine avec un numéro de claquettes à la Fred Astaire avec dés à coudre aux doigts dans un décor de plumes et de miroirs ou une chorégraphie aquatique à la Esther Williams.

L’élément le plus éblouissant est sans doute la démonstration technologique de haut niveau réalisée par une si petite équipe sur scène; ils ne sont que neuf et ils arrivent à faire ce cinéma éphémère qui, autrement coûterait des millions. En plus d’être les initiateurs de ce projet, le réalisateur et la chorégraphe, Van Dormael et De Mey, sont présents sur scène avec les danseurs et les techniciens, prêtant leur main devant la caméra ou manipulant les éléments de décors, toujours sous les yeux des spectateurs. C’est cette simplicité qui séduit. Plutôt que d’essayer de nous faire croire à du faux vrai, on assume entièrement l’aspect artisanal de l’entreprise. L’utilisation d’un avion jouet, de petites voitures, de maquettes reproduisant de manière réaliste une forêt, une ville en feu, un plateau de cinéma ou une scène de théâtre, ne constituent aucunement une contrainte, au contraire, cela participe à la magie du spectacle. Cold Blood, c’est du feel good theatre mené avec intelligence et brio!

Cold Blood

Texte: Thomas Gunzig. Mise en scène: Jaco Van Dormael et Michèle Anne De Mey. Une production d’Astragales. À l’Usine C jusqu’au 21 février 2016. À l’Usine C du 25 au 28 avril 2018. À la Salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre de Québec, à l’occasion du Carrefour international de théâtre, le 6 juin 2018. Les représentations du 7 et du 8 juin 2018 sont annulées.

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