Critiques

L’Écolière de Tokyo : Drame psychologique

Jean-Philippe Lehoux se nourrit encore une fois de ses périples autour du monde pour alimenter le texte L’Écolière de Tokyo. Selon ses propres mots, «le voyage fait résolument partie de [s]on ADN », comme en témoignent ses dernières créations : Napoléon voyage, Comment je suis devenue touriste et Normal.

La beauté de ce texte réside dans la connaissance intime de son auteur pour la langue et la culture japonaise et le talent des acteurs pour rendre cette langue sur scène, en particulier Miro Lacasse qui ne s’exprime pratiquement qu’en japonais et Jean-Philippe Perras qui intègre ces sonorités étrangères de manière si fluide et naturelle. Le défi technique est relevé avec brio.

La pièce se présente comme une leçon de langue prodiguée par un professeur jovial (Michel Olivier Girard), où excelle Samuel (Perras), jeune voyageur insouciant et libre. Girard donne le ton, léger et ludique, en sollicitant Samuel à participer à des exercices de prononciation, avec pour modèle M. Tanaka (Lacasse). Il lui apprend comment approcher une fille en japonais. La situation est très drôle : M. Tanaka exprime parfaitement toute la pudeur japonaise face à un langage un peu plus coquin. Cependant, le ton change quand débarque Claude, le touriste québécois analphabète (Daniel Gadouas), qui annonce qu’il est là pour se faire seppuku, une forme rituelle de suicide qui consiste à s’éventrer avec un sabre. Claude est peu loquace sur ce qui le pousse à faire ce geste. Il se sent victime d’un congédiement injustifié, mais est-ce tout? Ces deux personnages, qui ne se seraient jamais rencontrés tant ils appartiennent à deux mondes complètement différents, se trouvent réunis par la force des événements. Leur trajectoire s’en trouvera déviée.

Étrangement, en même temps que le drame arrive, notre adhésion se perd. La situation vécue par les protagonistes ne parvient pas à nous atteindre. La proposition formelle de Lehoux, présente en début de pièce, très originale et ludique, se transforme graduellement en un drame psychologique, sans en avoir toutefois toutes les qualités.

Estampe japonaise

L’esthétique de la pièce, à mille lieues de l’architecture zen des maisons traditionnelles, nous plonge plutôt dans le chaos du quartier animé de Shinjuku. Une immense affiche publicitaire surplombe la scène. La fameuse vague d’Hokusai occupe une autre partie de l’espace scénique, des écriteaux en caractères nippons se retrouvent devant le bar et sur les lanternes, tout contribue, dans la scénographie de Loïc Lacroix-Hoy à rendre l’esprit survolté du quartier des affaires de Tokyo.

On ne retrouve toutefois pas cette énergie effrénée dans la mise en scène posée et convenue de Charles Dauphinais. La lenteur du rythme et la mollesse des enchaînements de tableaux, sans doute attribuables au soir de première, sont des aspects qui pourront se corriger au fil des représentations. Cependant, une réelle proposition d’écriture scénique, pour transfigurer le projet textuel en spectacle, n’est pas au rendez-vous, tout comme l’audace et la folie présentes dans le texte de Lehoux. On ne ressent nulle part l’urgence du moment : la rencontre improbable et surréaliste de deux Québécois au cœur de Tokyo dont l’un annonce qu’il veut se tuer et l’autre, habillé en écolière, est excité par le rendez-vous crucial avec le père de son amoureuse. Il reste une vague impression de ne pas avoir été invité au voyage…

L’Écolière de Tokyo

Texte : Jean-Philippe Lehoux.Mise en scène : Charles Dauphinais. Scénographie : Loïc Lacroix-Hoy. Lumières : Julie Basse. Costumes : Cynthia St-Gelais. Chorégraphie : KayoYasuhara. Avec Daniel Gadouas, Michel Olivier Girard, Miro Lacasse et Jean-Philippe Perras. Une production du Théâtre Sans Domicile Fixe. À la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 24 septembre 2016.

À propos de

Collaborateur de JEU depuis 2016, il a enseigné le théâtre au Cégep de Saint-Hyacinthe et au Collège Shawinigan. Il a également occupé pendant six ans les fonctions de chroniqueur, critique et animateur à Radio Centre-Ville.

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