Critiques

Le Royaume des animaux : Parabole du naufrage ou Après moi, le déluge !

Depuis quatre ans, la metteure en scène Angela Konrad et la solide troupe d’interprètes qui l’entoure ont suscité l’étonnement, l’intérêt, l’enthousiasme et les éloges pour leurs adaptations d’œuvres de Shakespeare et de Tchekhov. Avec la création en français d’une pièce de l’auteur allemand Roland Schimmelpfennig, son compatriote, Konrad enfonce à nouveau le clou de l’audace, au risque de déplaire, de déranger, de bousculer par son approche radicale.

La pièce présente une situation de mise en abyme, de théâtre dans le théâtre : un groupe d’acteurs se retrouve, depuis six ans pour certains et six jours par semaine, pour incarner divers rôles de bêtes dans un spectacle « pour toute la famille », intitulé Le Royaume des animaux. Philippe Cousineau et Gaétan Nadeau, qui incarneront le Zèbre et le Lion, arrivés de la salle, montent sur scène, déjà fourbus et contrariés, comme des lutteurs pénétrant dans l’arène, et se dévêtent pour enfiler leurs costumes grotesques. La nudité, leurs corps atypiques, adipeux, impudiques, et le ton quotidien, familier, qu’ils adoptent, plantent le décor.

Sur la scène nue du Quat’Sous, avec en fond un cyclo bleu sur lequel seront projetés les ombres agrandies des animaux, des nuages et d’habiles jeux de lumière, les comédiens évoluent entre deux univers parallèles. Celui de la pièce qu’ils doivent jouer malgré les blessures accumulées, ongles arrachés et infections qu’il faut dissimuler au public, et celui de leur vie réelle, faite d’insécurité, d’épuisement, d’insatisfaction et de rivalité exacerbée entre eux. Car, déjà, on négocie en cachette pour préparer une prochaine production, Le Jardin des choses, dans laquelle on leur propose d’incarner un œuf au plat, une bouteille de ketchup, une toast, une poivrière…

Le degré zéro de l’art

Les animaux racontent la légende du Lion et du Zèbre, qui se disputent le titre de roi des animaux dans la savane africaine. Leur récit, agrémenté de chorégraphies de groupe et de jeux physiques épuisants, s’interrompt par moments, laissant les acteurs de plus en plus essoufflés et suants s’épancher sur leur sort, maugréant contre leurs partenaires, cherchant un peu de gratification, un soupçon d’amour propre à préserver. Que voilà de pauvres artistes humiliés!

L’arrivée d’une petite vedette maniérée et inquiète, incarnée par Éric Bernier, qui se retrouve dans l’appartement de Frankie (Philippe Cousineau) après s’être fait voler son sac avec tout ce dont il ne peut se passer (cellulaire, agenda, carnet d’adresses…), amène un autre point de vue. Dans un dialogue cruel, celui-ci explique à l’autre, après lui avoir fait l’éloge du spectacle auquel il vient d’assister, qu’il ne peut pas espérer mieux : « Beaucoup de comédiens ont ce problème-là, ils sont juste pas assez bons! » L’autre insiste cependant pour que la vedette reparte avec ses coordonnées. Ironie du sort, Frankie, le sans talent, obtiendra le succès aux États-Unis grâce au contact établi ce soir-là… Les autres, malgré leurs rêves artistiques, enfileront les déguisements d’un œuf au plat, d’une toast, d’une bouteille de ketchup, d’une poivrière…

Cette parabole féroce dénonce la lâcheté du milieu théâtral, qui accepte le nivellement par le bas, dévalorisant l’art aux yeux du public, encourageant du coup les dérives politiques se nourrissant d’ignorance et d’inculture. Menée de main de maître, la distribution formidable, maquillée, coiffée de postiches, de cornes, vêtue de costumes fortement expressifs, se donne avec générosité et précision. La musique de Wagner, convoquée à plusieurs reprises, ajoute une dimension tragique à cette farce grinçante.

Le Royaume des animaux

Texte : Roland Schimmelpfennig. Traduction : Angela Konrad et Dominique Quesnel. Mise en scène : Angela Konrad. Avec Éric Bernier, Philippe Cousineau, Alain Fournier, Marie-Laurence Moreau, Gaétan Nadeau et Lise Roy. Assistance à la mise en scène : William Durbau. Décor : Anick La Bissonnière. Costumes : Linda Brunelle. Design ébénisterie : Loïc Bard. Lumière : Cédric Delorme-Bouchard. Conception sonore : Simon Gauthier. Maquillages et coiffures : Angelo Barsetti. Conception vidéo et projection : Catherine Béliveau et Kenny Lefebvre. Une production du Théâtre de Quat’Sous et La Fabrik, présentée au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 1er octobre 2016.

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À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de Jeu depuis 2005, il en assume la rédaction en chef depuis 2017 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.

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