Critiques

Time’s Journey Through a Room : Fukushima mon amour

Un an après le séisme et l’accident nucléaire de Fukushima, que reste-t-il des vivants et des morts? Loin de prétendre donner réponse à cette question, Toshiki Okada propose plutôt une réflexion sensible et touchante, tout en demi-teintes et en retenue : comment la catastrophe de 2011 a profondément terrorisé et bouleversé la société japonaise, mais aussi comment elle a induit un profond changement.

Misako Shimizu

Un homme, assis, de dos. Devant lui, un léger rideau, parfois agité d’un léger souffle d’air, quelques lampes, un vase avec deux fleurs posé sur une table. Dans cet univers dépouillé se joue un huis clos entre un homme et deux femmes, l’une appartenant au passé, l’autre figurant l’avenir.

Hanoka est morte quatre jours après le tremblement de terre, d’une crise d’asthme. Son fantôme hante son mari, qui tente de trouver quelque consolation en pensant qu’elle était très gaie, très joyeuse pendant ses derniers jours, le tremblement de terre ayant réveillé la solidarité et l’entraide autour d’eux : «Elle est morte après avoir changé, c’est mieux», dit-il. Maintenant qu’elle est morte, elle est heureuse, «plus consciente, plus éveillée», dit encore l’homme. Plus heureuse que les vivants?

Misako Shimizu

L’espace-temps des vivants et des morts

Une femme survient. C’est la future petite amie, Arisa, qui arrive chez l’homme très en retard. Ici, le temps se contracte et se dilate dans un espace où se côtoient vivants et morts. Ici, l’amour ne s’exprime pas, ce n’est qu’un remède contre la solitude. Les mots sont échangés à voix basse, entrecoupés de longs silences ou de quelques sons, infimes : une goutte d’eau, une vibration, un courant d’air, une respiration, «des bruits qu’on n’entend pas» dit le fantôme, qui racontent le quotidien. Avec une infinie délicatesse, se dilue dans l’intime l’expérience collective. Une telle douceur se dégage du trio, faisant contraste avec la violence du manque et de l’absence.

D’une grande mélancolie, le spectacle est néanmoins porteur d’espoir, en exprimant le sentiment que le monde irait de mieux en mieux après le séisme, pour peu que l’on ait confiance dans le changement. Après tout, «tant qu’on est vivant, on est obligé de changer», dit l’homme à la fin de la pièce.

Misako Shimizu

Dans cette mise en scène nuancée et subtile, les trois acteurs sont d’une grande justesse. Peu de gestes et peu de mots expriment l’indicible, montrent l’invisible. Fasciné, on se laisse happer par la musicalité de la langue, par la beauté des images, par la richesse de cet univers sobre et sombre, d’où se dégage, avec une force incroyable, la grâce d’une possible rédemption.

Ce voyage dans le temps est un portrait désenchanté d’une génération, souvent décrite par Murakami, où on est aussi vite en amour qu’en affaires. Une génération qui, après la catastrophe, se demande où va le monde. À ça, on ne peut répondre…

Time’s Journey Through a Room

Texte et mise en scène : Toshiki Okada. Scénographie : Tsuyoshi Hisakado. Costumes : Kyoko Fujitani. Avec Mari Ando, Izumi Aoyagi et Yo Yoshida. Une production de Precog. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 31 mai 2017.

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