Critiques

Fin septembre, début janvier : Experts en mauvais coups

Fin septembre, début janvierSuzane O’Neill

Dans le Bas-Saint-Laurent, le Théâtre Les gens d’en bas est une véritable institution, comptant 45 ans d’activités, dont plusieurs créations d’œuvres de dramaturges de la grande région de l’Est du Québec. Il y a du mérite à cela. On pense notamment à Cédric Landry, des Îles-de-la-Madeleine, dont les pièces (Pierre-Luc à Isaac à Jos, Raphaël à Ti-Jean, Ti-Marc (le grand !) ont aussi été présentées ailleurs qu’au Théâtre du Bic, lieu de résidence de la compagnie. On récidive cet été avec Fin septembre, début janvier, du Pistolois Mathieu Barrette, une comédie à forte teneur locale, où l’auteur – et, après lui, ses personnages – tente de définir « le Trois-Pistoles de [ses] rêves », dont plusieurs références risquent d’échapper aux gens de passage, nombreux et nombreuses à remplir les salles en cette saison.

La fable, bien contemporaine et plutôt légère, s’amorce pourtant sur un enjeu sérieux, dans l’air du temps et assez inquiétant. En face de Trois-Pistoles, une nouvelle brasserie profite abondamment d’une ressource gratuite, celle de l’étang d’eau douce de l’Île aux Basques, pour concocter une bière qui connaît un succès retentissant… en Chine ! On imagine déjà le topo : la compagnie grandit à vitesse grand V, mais voilà que des consciences s’éveillent et s’opposent à l’exploitation d’un site naturel enchanteur, qu’on risque de défigurer au profit d’une seule entreprise. Deux jeunes amoureux, Jonathan et Sabrina, vont imaginer des formes de protestation pour se faire entendre.

Fin septembre, début janvierSuzane O’Neill

Ariane Bellavance-Fafard et Steven Lee Potvin

Tous deux sont actifs dans leur patelin, l’une anime une émission d’affaires publiques à la radio communautaire Les Basques, et l’autre est un guitariste et auteur-compositeur vedette dans la région. Grâce à un langage franc et imagé, celui, poétisé, rythmé, amplifié, des gens du lieu, Steven Lee Potvin, qu’on avait vu dans le rôle-titre de Ti-Marc (le grand !) en 2017, toujours juste, et, surtout, Ariane Bellavance-Fafard, jouant de multiples mimiques et d’une gestuelle expressive, parviennent à maintenir l’intérêt et à dérider la salle, qui se perd un peu, cependant, dans les méandres du récit. C’est que, bien que les faits se déroulent aujourd’hui, les deux protagonistes passent beaucoup de temps dans leur passé, évoquant plusieurs moments marquants de leur vie où de banals mauvais coups ont viré au drame.

Entre hier et demain

Jo et Sab se connaissent depuis l’adolescence – ils ont à présent la fin vingtaine, le début trentaine – et se sont toujours aimés. Leur relation s’est fortifiée au fil des catastrophes qu’eux et leurs ami·es ont provoquées, même involontairement. Par exemple, lors d’une descente en planche à neige, terminée dans une installation d’Hydro-Québec, entraînant une panne de courant généralisée. Ou lors d’une occupation de leur école quand, en jouant avec du mazout et un briquet, le feu a incendié l’arbre centenaire planté devant l’institution par le fondateur… Ces événements navrants ne seront, hélas, pas les derniers ! Pourtant, ces jeunes ne sont pas des voyous, mais simplement des insoumis·es formé·es par leur vécu, pas toujours facile dans une société somme toute conservatrice. La planification d’une action de mise en lumière – simulation d’un bombardement – de l’île aux Basques, une nuit d’été, se terminera très mal.

Malgré un enrobement ingénieux fait de projections vidéo et de jeux de lumière attrayants, de quelques chansons comme intermèdes et d’interventions de vraies personnalités de la région à la radio, comme la chef Colombe St-Pierre – qui questionne le choix de privilégier de nombreux emplois pendant deux ans, le temps que la ressource (ici, l’eau douce de l’île) soit épuisée, plutôt qu’un nombre moins élevé d’emplois durables dans une vision d’avenir –, et malgré toute l’énergie déployée par les deux interprètes, je suis resté sur ma faim. La proposition m’a semblé manquer de force et de liens entre les deux trames de l’histoire, donnant l’impression, en fin de compte, que l’action citoyenne était noyée dans l’humour et le désordre de la vie. Ce qui n’est certes pas l’intention, ni de l’auteur ni du metteur en scène.

Fin septembre, début janvier

Texte : Mathieu Barrette. Mise en scène : Eudore Belzile. Assistance à la mise en scène et direction de production : Anne Plamondon. Décor, costumes et accessoires : Marilou Bois. Lumière et direction technique : André Rioux. Conception musicale et sonore : Antoine Létourneau-Berger. Vidéo : Faiseux de berlue et Lorel Design. Mouvement : Fabien Piché. Avec Ariane Bellavance-Fafard et Steven Lee Potvin. Voix de Seb le Power-Seb : Gaétan Nadeau. Caméos : Jacques Montpetit, Martin Poirier, Mikaël Rioux et Colombe St-Pierre. Une production du Théâtre Les gens d’en bas, présentée au Théâtre du Bic jusqu’au 17 août 2019.

 

 

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