Critiques

De ta force de vivre : La mort sans filet

Après Marion fait maison et Gars, Marie-Ève Perron nous offre un troisième solo ces jours-ci, sur la scène de La Grande Licorne. Cette bouleversante autofiction aux accents documentaires a pour épicentre le deuil. En 2017, l’artiste perd son père, à la suite d’une longue maladie dégénérative complexe. Cet homme, issu d’une famille modeste, ancien procureur de la Couronne, est un travailleur acharné, un conteur et un amateur de proverbes qui mord dans la vie. La disparition de cet être cher va ébranler l’autrice, mais aussi l’inspirer et l’amener à écrire puis à interpréter ce spectacle hors norme dont elle signe également la mise en scène.

Éva-Maude TC

Sur le plateau nu ayant comme seul décor un mur de projecteurs, apparaît l’actrice en toute simplicité, sans aucun accessoire, vêtue d’une combinaison-pantalon noire et chaussée d’espadrilles. S’amorce ainsi un saisissant soliloque d’une heure et demie au cours duquel la comédienne réfléchit et se questionne sur le rapport que nous avons avec la mort. Aucun tabou, lieu commun ou stéréotype relié à notre finalité n’est épargné. Déployant une énergie et une vitalité qui contrastent de façon spectaculaire avec le propos, Perron nous entraîne dans un tourbillon d’émotions. La hargne, l’impatience, la culpabilité, le désespoir, la tendresse, l’amour sont abordé·es sans retenue, porté·es par des mots crus dans une langue percutante, à la fois vraie et poétique. Le ton n’est jamais larmoyant. L’ironie, le sarcasme, l’autodérision et l’humour prévalent.

La parole est libre et signifiante, mais le corps aussi exulte et est porteur de sens. Parfois, comme une funambule sur la corde raide, là, survoltée par un rythme musical ou. ici, à l’image d’un derviche en pleine transe, la comédienne chorégraphie à merveille ses sentiments.

Vibrant, du début à la fin

Défiant toute chronologie, les faits et anecdotes se bousculent. On circule du bureau du médecin, annonciateur de la terrible nouvelle, aux couloirs froids du CHSLD où s’égrènent les dernières heures, en passant par l’aéroport lorsque notre héroïne revient d’un séjour en France, de façon précipitée et chaotique, alors que le trépas est imminent. L’un des passages les plus truculents est certainement celui qui met en scène Nancy, la directrice commerciale du salon mortuaire. La description des gadgets funéraires et la proposition de location de cercueil permettent à l’autrice une virulente sortie contre ce consumérisme funeste. Mentionnons également les commentaires convenus ou superflus des proches et connaissances qui défilent devant la dépouille, suscitant silences et malaises chez la principale intéressée, mais rires spontanés dans la salle. On recrée aussi l’hommage lu lors des funérailles par la jeune femme qui, en toute humilité et sans ambages, évite le pathos et offre plutôt un beau moment de tendresse.

 

Éva-Maude TC

Soulignons le travail titanesque d’Andréa Marsolais-Roy qui seconde de façon magistrale l’interprète. La foisonnante bande sonore, utilisée avec virtuosité, nous permet de suivre clairement la conscience de l’artiste, les amorces de dialogues avec des personnages influents, les ami·es, la famille, ainsi que les propos fort pertinents de chercheuses et spécialistes dans les domaines du deuil et de la mort. Sans oublier l’insertion judicieuse des extraits musicaux rappelant les goûts éclectiques du défunt, allant des grands airs classiques au jazz éclaté en passant par les ritournelles d’Abba et les élans métalliques de Black Sabbath. Le tout ponctuant harmonieusement les propos de la protagoniste. Bravant les règles de l’espace et du temps, les éclairages efficaces de Martin Sirois, quant à eux, nous font voyager à la vitesse de l’éclair et nous plongent dans des atmosphères aussi variées qu’insoupçonnées.

On sort soufflé·e de cette expérience théâtrale unique qui aborde l’inéluctable de façon si originale. On n’en retire ni solutions ni recettes mais plutôt d’importantes réflexions et de puissantes impressions comme cette image de la petite Marie-Ève qui, arrivée au bout de la nuit, perdue et seule dans le noir, dit au revoir à son papa…

De ta force de vivre

Texte, mise en scène et interprétation : Marie-Ève Perron. Musique : Alexander MacSween. Éclairages : Martin Sirois. Décor : Alban Ho Van. Stylisme : Noémie O’Farrell. Régie : Andréa Marsolais-Roy. Direction de production : Emanuelle Kirouac-Sanche. Codirection de production : Laurence Régnier. Une production de Fille/de/Personne (Québec-France), en codiffusion avec La Manufacture, présentée au Théâtre La Licorne jusqu’au 16 juin 2021.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *