Critiques

Carrefour international de théâtre : Technologie tentaculaire

Rich Kids : A History of Shopping Malls in Tehran : Conférence sur les dérives de notre temps

C’est un accident routier qui a servi de point de départ à la création virtuelle des Britanniques Javaad Alipoor et Kirsty Housley. Le fils d’un richissime Iranien, au volant de sa toute nouvelle voiture de luxe, et la jeune femme qu’il fréquentait parallèlement à sa fiancée, intoxiqué·es, y ont trouvé la mort, suscitant aussitôt l’ire des Iranien·nes, indigné·es du mode de vie superficiel des enfants désoeuvré·es de leur élite économique et politique, en porte à faux avec celui, caractérisé par un certain nombre de contraintes, des autres citoyen·nes de ce pays. Ce que l’auteur, Javaad Alipoor, tend à démontrer en se servant de cet élément déclencheur est que le monde change. Il a changé (le père du conducteur, par exemple, a fait la révolution, en Iran, dans sa jeunesse, avant de fonder un empire commercial) et changera encore.

En effet, on a l’impression, lance Alipoor d’entrée de jeu, que l’actuelle pandémie, en ce qu’elle modifie les modes de vie des individus et des sociétés, est « sans précédent » alors qu’elle n’est qu’un épisode de l’histoire mouvementée de l’humanité. Nos façons de consommer, notamment, se sont grandement transformées au cours des dernières décennies, ce qui affecte directement et durablement la constitution même de la planète. Nos manières de nous représenter ont aussi évolué exponentiellement. Instagram a été créé il y a une dizaine d’années et maintenant il s’y ajoute quotidiennement, nous apprend-on, plus de photos qu’il n’y en avait au total en circulation dans le monde entier il y a 100 ans.

Rich Kids : A History of Shoppings Malls in Tehran impose d’ailleurs des allers-retours continuels entre la diffusion web en direct et la plateforme Instagram, pour agrémenter la narration de courtes vidéos (dont le contenu présente, en vérité, relativement peu d’intérêt) et pour ponctuer le récit des jeunes Iranien·nes de photographies. Fastidieux et vain pour les un·es (puisque les images auraient pu être simplement intégrées au spectacle), ludique et interactif pour les autres, le procédé a pour rôle de briser l’aspect « exposé » de la production, dont la forme flirte – peut-être un peu trop – avec celle de la conférence.

Car en plus des différents fils narratifs (l’histoire des jeunes défunt·es, celle de l’Iran, la dérive environnementale, l’hégémonie de l’image) tissés plus ou moins adroitement ensemble, le ton didactique et parfois même moralisateur peut gêner. Quoi qu’il en soit, Rich Kids… a incontestablement le mérite de nous inviter à nourrir et à pousser plus loin notre réflexion quant à l’avenir de nos sociétés dites évoluées.

Rich Kids : A History of Shopping Malls in Tehran

Texte : Javaad Alipoor. Création : Javaad Alipoor et Kirsty Housley. Conception vidéo : Limbic Cinema. Musique et conception sonore : Simon McCorry. Éclairages : Jess Jernberg. Avec Javaad Alipoor et Peyvand Sadeghian. Une production de The Javaad Alipoor Company et de Home Productions, présentée en webdiffusion en anglais avec sous-titre français à l’occasion du Carrefour international de théâtre jusqu’au 30 mai 2021.

Zoo Motel : Exploration formelle

Entre le théâtre d’objets, le surréalisme et le cinéma expérimental, la performance solo virtuelle du Colombien Thaddeus Philipps est certainement une proposition singulière. La prémisse : un metteur en scène en route vers Madrid fait une escale (dans la ville où est présenté Zoo Motel) et entre dans une chambre d’hôtel dont la porte disparaît. Il s’y retrouve donc coincé avec son imagination, qui butinera du naufrage du Titanic à l’histoire d’Abe Schiller, vice-président du célèbre établissement hôtelier Flamingo de Las Vegas au cours des années 1950.

Rafael Esteban Phillips Mallarino

Ces errances narratives apparaissent malheureusement bien décousues et si anecdotiques que le point culminant qui en émerge, outre la présentation d’une cabine téléphonique japonaise où les gens viennent parler à leurs proches décédé·es, est le récit du parcours de Benjamin « Bugsy » Siegel offert sur fond de tour de cartes. S’ajoute à ces pérégrinations discursives une interactivité plutôt stérile avec le public – Zoo Motel est présenté en visioconférence – appelé à compter des chambres sur un plan d’évacuation et à manipuler, lui aussi, un jeu de cartes. Si bien que lorsque le protagoniste, abordant très rarement le spectacle qu’il prépare pour l’Espagne, prononce à son sujet des phrases telles « Cette pièce n’a aucun sens. » et « Je n’ai aucune idée de ce que je fais. », celles-ci engendrent, hélas!, un écho bien troublant.

En fait, ce qui est donné à voir s’avère franchement plus intéressant que ce qui est donné à entendre, malgré que l’on tente, manifestement, de semer une réflexion sur la communication, les relations interpersonnelles, voire le deuil. Car le dispositif cinématographique et scénographique est le véritable point focal de la production. Une caméra pivotante manipulée de main de maître par Philipps fait plusieurs fois le tour de cette pièce au décor évolutif et lui permet des prouesses d’inventivité quant à l’utilisation de l’espace, qui se transformera, notamment, en avion. D’ailleurs, l’épilogue, en quelque sorte, lors duquel, le monologue ayant pris fin, le spectacle se transmue en théâtre d’objets, se révèle la partie la plus aboutie et captivante de la proposition. D’aucuns se prendront à regretter que tout Zoo Motel n’ait pas été de cet acabit.

Zoo Motel

Texte et interprétation : Thaddeus Phillips. Cocréation et mise en scène : Tatiana Mallarino. Conception graphique : Steven Dufala. Régie générale : Myriam Hyfler. Magie : Steve Cuiffo. Une production de Thaddeus Philipps, en coproduction avec Miami Light Project, présentée en webdiffusion à l’occasion du Carrefour international de théâtre jusqu’au 7 juin 2021.

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