Critiques

Ensemble : L’expérience plurielle du trauma pandémique

La pandémie, encore ? Le confinement, vraiment ? Alors qu’on trépigne à la perspective de retrouver bientôt les terrasses, les ami·es, la famille élargie et de laisser derrière soi les vidéoconférences, le couvre-feu, l’isolement et la peur sourde de perdre à la loterie covidienne, Ensemble, qui ouvre le Carrefour international de théâtre de Québec, nous invite à une expiation commune, plurielle et salvatrice.

Cette thérapie collective, qui contient juste assez de légèreté et d’humour pour contrebalancer les deuils, les problématiques sociales insolubles, l’angoisse et la révolte qui ont marqué la dernière année, s’avérait nécessaire. Le Théâtre DuBunker a réussi à orchestrer un exercice théâtral engageant, bienveillant et touchant, dont on sort apaisé·e, un peu bousculé·e, mais avec l’impression que chaque fil de réflexion né lors des derniers mois a trouvé une place dans nos cerveaux échaudés. Un ménage intellectuel et émotionnel bienvenu.

Avant d’entrer dans la vaste salle de répétition du théâtre Le Diamant, chaque spectateur, chaque spectatrice se fait attribuer un numéro, inscrit sur une rondelle de hockey, et des écouteurs sans fil. Une équipe d’« astronautes », vêtu·es comme le personnel médical qui s’active en zone chaude, les guide jusqu’à de petits tabourets blancs espacés à deux mètres les uns des autres. Dans nos oreilles, une musique d’attente et des consignes d’usage, émises par une voix rassurante.

La voix d’un personnage, Ines, se fait entendre dans les écouteurs. Elle indique que si un spectateur ou une spectatrice voit le numéro de son siège apparaître sur les quatre panneaux lumineux situés aux coins de la pièce, il ou elle doit se lever. Puis, à travers le récit de son expérience de la pandémie, elle enchaîne une série de questions. « Levez la main si vous avez fait du pain pendant la pandémie. » Si vous avez mis des photos de votre pain sur les réseaux sociaux. Si vous avez manqué de levure. Si vous étiez tanné·e de voir des photos de pains… On s’habitue à lever la main dès qu’une phrase s’applique à soi et un mouvement de vague s’installe dans la salle : une grande vague de mains levées lorsqu’Ines demande si on croit que la condition des femmes s’est détériorée pendant la pandémie, une vaguelette discrète lorsqu’Ines demande si nous serions allé·es prêter main-forte dans les CHSLD au plus fort de la crise. Le manège, ponctué de rires et de silences graves, a un rythme apaisant. On a un peu l’impression de se trouver dans un graphique vivant, d’être une donnée, liée à d’autres données pour permettre de dégager des tendances, de lire les impacts de la COVID-19 dans un échantillon de population.

Spectatrices et spectateurs paratonnerres

Ines, en fait, est comédienne, et s’est retrouvée sans travail, vivant de la Prestation canadienne d’urgence (PCU), assaillie par un profond sentiment d’inutilité. Elle a donc sorti son enregistreuse et a décidé d’aller interroger des femmes d’âges, de professions et d’horizons différents. On entendra des morceaux de témoignages tout au long de la représentation, entre les vagues de questions. Habilement, le texte abordera la pandémie sous tous les angles : les jeunes, les aîné·es, les règles, le jugement d’autrui, la détresse psychologique, les relations amoureuses et familiales éprouvantes, l’école à la maison, la désorganisation du système scolaire, l’agonie du système de santé, le politique, les immigrant·es, les mouvements sur les réseaux sociaux… Pour chaque voix qui s’élève, les panneaux indiquent des numéros et des spectateurs et spectatrices se lèvent. Ils et elles deviennent, peu importe leur sexe ou leur âge, l’incarnation de la femme qui se confie, qui se raconte dans nos écouteurs. Ce sont des paratonnerres où se fixe le regard des autres membres du public.

L’exercice, par une gradation toute en douceur et soigneusement dosée, nous amènera peu à peu vers des mouvements collectifs. Les gestes demandés témoigneront de confidences de plus en plus intimes, de plus en plus poignantes. Les trois auteurs et metteurs en scène, Maxime Beauregard-Martin, François Bernier et Hubert Lemire, ont trouvé le bon équilibre entre un ton documentaire, une vérité dans les phrasés, l’interprétation qui fait qu’on y croit, qu’on est touché·e, qu’on a l’impression d’entendre des gens de notre entourage, parents, voisin·es, ami·es, et un cadre narratif bien défini, avec une progression efficace et sans fausse note. Qu’ils aient décidé de faire porter Ensemble par des voix exclusivement féminines est un choix puissant, logique et sensible.

Sans révéler la fin de l’aventure, disons simplement que la finale est un hommage à la beauté de la voix humaine et aux moments d’exception et d’art qui ont rendu la dernière année supportable.

Ensemble

Texte et mise en scène : Maxime Beauregard-Martin, François Bernier et Hubert Lemire. Assistance à la mise en scène : Adèle Saint-Amand. Son : Antonin Gougeon Moisan. Scénographie : Julie Vallée-Léger. Lumière et direction technique : Renaud Pettigrew. Régie vidéo : Julien Lacelle. Régie générale : Florence Blais Thivierge. Arrangement musical : Christian Thomas. Avec les voix de : Francesca Bárcenas, Sabrina Bisson, Anne-Valérie Bouchard, Mireille Brullemans, Annick Fontaine, Gisèle Kayembe, Leila Donabelle Kaze, Evelyne Laferrière, Mellissa Larivière, Sophie Marleau, Monika Mazanka et Louise Turcot. Une production du Théâtre DuBunker présentée au Diamant à l’occasion du Carrefour international de théâtre de Québec jusqu’au 29 mai 2021.

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