Critiques

Festival TransAmériques : Tendre vers l’autre

Anima / Darkroom : Univers croisés

Comme première collaboration, l’artiste en danse contemporaine Lucy M. May et le pionnier du krump au Canada Vladimir « 7Starr » Laurore nous offrent Anima/Darkroom, une performance solo interprétée par ce dernier. Rien de plus surprenant qu’un spectacle de danse de rue présenté entre les quatre murs d’un théâtre, chorégraphié par une danseuse contemporaine et dont le public n’a, probablement en majorité, jamais assisté à un battle de krump. Le pari est audacieux, voire risqué, mais l’alliage de ces mondes en apparence opposés fait plutôt de cette œuvre une ode à la création de ponts entre différentes réalités.

Do Phan Hoi

L’essence du Krump réside en des mouvements grandement expressifs où les émotions passent par des gestes d’allure agressive, mais dont le but principal est d’entrer en contact avec l’autre, de le ou la faire prendre part au récit. Bien que le public du FTA ne soit pas aussi participatif qu’un·e spectateur ou spectatrice aguerri·e de danse de rue, 7Starr réussit néanmoins à se raconter sur scène et à nous faire entrer dans son univers d’ombre et de lumière : il est présent dès l’entrée du public, créant un lien complice avec lui. Il nous interpelle, fait des blagues de manière si anodine que le contraste est presque violent lorsque la musique prend d’assaut la scène et le corps de l’interprète. Ce jeu entre la douceur de la parole et la puissance quasi surhumaine du danseur tiendra lieu de motif tout au long de la représentation.

Elias Touil

Bien qu’il soit seul devant nous, l’artiste est en constante interaction avec ce qui l’entoure. D’abord avec la lumière, sublimement orchestrée par Jon Cleveland, qui tantôt couvre son corps d’une énergie envoûtante, tantôt camoufle sa silhouette, créant un halo angoissant autour de ses mouvements. Puis avec la musique de Patrick Conan et de Big Rulez, qui semble prendre au piège le corps du danseur, agir avec et contre ses gestes. Avec des sons précis et bouclés, projetés à plein volume, la trame sonore se déplace dans la salle : elle vient vibrer dans notre ventre, puis dans le plafond, pour rouler sur les murs et se fracasser contre la peau de 7Starr. Un tour de force des créateurs et de la créatrice, car grâce à cette musique, le public est complètement impliqué dans la performance, il fait partie de l’histoire malgré lui.

Si la synergie entre les différents aspects du spectacle est réussie, celle entre la danse contemporaine et le krump l’est peut-être moins. Veut-on vraiment enclore la danse de rue dans un théâtre ? La soustraire à son aspect improvisé en privilégiant une écriture chorégraphique, propre à la danse contemporaine ? On se demande aussi si l’effet n’aurait pas été encore plus puissant dans une salle habitée de danseurs et de danseuses, avec l’ambiance et la fougue contagieuse caractéristiques des battles de Krump.

On espère de tout de même qu’Anima / Darkroom ne soit que le début d’une longue collaboration entre May et 7Starr, puisqu’il et elle ont, grâce à la subversion des genres, réussi à transcender leurs espaces respectifs pour se comprendre au travers d’un nouveau langage, à la fois magnifique et déroutant.

Anima / Darkroom

Conception, chorégraphie et mise en scène : Lucy M. May. Chorégraphie et interprétation : Vladimir « 7Starr » Laurore. Lumières et direction technique : Jon Cleveland. Son : Patrick Conan. Musique originale : Patrick Conan et Big Rulez. Costumes : Frédérique « Pax » Dumas. Conseils artistiques : Ellen Furey et Alexandra « Spicey » Landé. Assistance scénique et aux répétitions : Mathilde Mercier-Beloin. Une production de Lucy M. May, en collaboration avec La Chapelle Scènes Contemporaines et Gutta Zone, présentée au Théâtre Prospero à l’occasion du Festival TransAmériques jusqu’au 4 juin 2021.

Aalaapi : L’art de se taire et d’écouter

Au début de la représentation d’Aalaapi, créé par le collectif multidisciplinaire du même nom, alors que les lumières du public sont encore allumées, l’interprète inuite Angel Annanack se présente à nous et, doucement, nous raconte comment fonctionne un kudlik (une lampe à l’huile de phoque). À la lueur de la flamme, elle nous initie à cet outil traditionnel de la culture inuite, à son histoire et à l’importance de cet objet dans sa communauté. Elle nous regarde dans les yeux, comme pour nous dire bienvenue, ou pour nous imposer le silence, nous demander de nous taire et d’écouter1. C’est à partir de cette entente tacite que se déploie le spectacle : nous sommes des invité·es dans une culture et une Histoire. Nous sommes ici pour observer la beauté : elle ne nous appartient pas. Et Aalaapi signifie : « Faire silence pour entendre quelque chose de beau ».

MG

C’est d’abord la scénographie d’Odile Gamache qui sublime cette impression que nous sommes intru·es et voyeurs, voyeuses : une grande maison de carton, toute blanche, avec en son centre une fenêtre, comme une ouverture sur l’intime. Les deux comédiennes inuites, Annanack et Ulivia Uviluk, habitent derrière le mur. Elles y font du thé, de la bannique, chantent et rient ensemble, mais surtout, elles écoutent la radio, cette bande sonore qui leur raconte la vie qui se déroule à l’extérieur de leur cabane.

Malgré la beauté du décor et des gestes simples, quotidiens, posés par les jeunes femmes, l’envie nous vient parfois de fermer les yeux, bercé·es par le documentaire audio de Marie-Laurence Rancourt. C’est la « radio » qui domine l’espace scénique et nous guide au travers des scènes. Tel un collage d’images, la narration du spectacle se déploie en multiples fragments de voix, en témoignages de diverses générations d’Inuit·es qui se superposent pour dessiner, à grands traits de contradictions (nécessaires) et de sincérité, le Grand Nord et ses habitant·es.

MG

Parfois de manière un peu trop décousue, ces récits se mêlent et se répondent. Si l’on se perd un peu dans les multiples voix et leurs identités, la narration n’en est pas moins captivante. Traversée par différentes langues (de l’inuktitut à l’anglais en passant par le français), elle tente de mettre en lumière ce que locuteurs et locutrices ont en commun : un territoire, une culture, mais surtout, une histoire à raconter.

Entre l’univers audio et celui du théâtre, des liens se tissent, parfois très clairement, parfois non, mais la simplicité formelle de l’œuvre nous pousse à ne pas trop nous poser de questions. Aalaapi c’est plonger dans le Grand Nord, se laisser surprendre par l’extrême ignorance des allochtones, et désirer ardemment cogner à la porte de la petite maison blanche, y être invité·e et en être reconnaissant·es, humblement.

Aalaapi

Idée originale : Laurence Dauphinais et Marie-Laurence Rancourt. Mise en scène : Laurence Dauphinais. Audio : Magnéto, Marie-Laurence Rancourt et Daniel Capeille. Scénographie : Odile Gamache. Lumière : Chantal Labonté. Conception sonore : Joël Lavoie. Vidéo : Guillaume Vallée. Musique : Antonin Wyss. Régie : Amélie-Claude Riopelle, Charlie Cohen. Assistance à la mise en scène : Charlie Cohen. Assistance à la scénographie : Nancy Saunders. Traduction : Brett Donahue, Nicolas Pirti-Duplessis. Animation : Camille Monette-Dubeau. Direction de production à la création : Letícia Tórgo. Avec Angel Annanack et Ulivia Uviluk. Une production du collectif Aalaapi et de La Messe Basse, présentée à la Maison Théâtre à l’occasion du Festival TransAmériques jusqu’au 29 mai 2021.

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