Critiques

Festival TransAmériques : Corps d’intériorité

Dog Rising : De l’hypersensibilité des êtres

Après avoir présenté Rather a Ditch à l’édition 2019 du Festival TransAmériques et Cosmic Love la même année à l’Usine C, la chorégraphe Clara Furey continue d’explorer les limites et les composantes de la corporéité et du vivant dans Dog Rising. Les trois interprètes, Be Heintzman Hope, Brian Mendez et Winnie Ho, incarnent sur scène le processus par lequel le psychisme humain se réfracterait sur le corps qui le contient, le réprime, le refuse.

Mathieu Verreault

Dog Rising s’ouvre sur deux écrans, l’un présentant une oratrice dans un contexte d’enregistrement, l’autre, le texte qu’elle récite. Comme suspendu·es dans le temps et l’espace, les interprètes semblent être plongé·es dans une léthargie provoquée par ce monologue de plus en plus transcendant. Un mot insiste et s’impose comme figure principale du spectacle, l’équanimité : un état de total équilibre sentimental, d’imperturbabilité émotionnelle. À la façon d’une voix de guidance méditative, le propos disparaît dans sa sonorité et les thèmes jusqu’alors explicitement mis en place s’estompent dans l’espace du bruit.

Les mouvements sur scène paraissent imiter ceux des cellules vivantes observées à travers un microscope, ceux de métaux attirés par un aimant, ceux de particules secouées par une fréquence sonore et, dans une certaine mesure, ceux qui animent les différents états de la matière. En effet, une suite de gestes répétitifs, contraints et sans ampleur progresse en intensité et fige l’attention du public sur les limites corporelles, voire biochimiques des êtres. D’un·e interprète à l’autre, le mouvement se décline différemment, permettant une interaction des corps dans l’espace des plus particulières.

Kinga Michalska

Les figures de la répétition et de la déclinaison influencent également les éclairages, l’occupation de l’espace scénique et la trame sonore de la pièce, d’où elles semblent d’ailleurs naître. Fabriquée d’une juxtaposition de bruitages, celle-ci préexiste à toutes les autres composantes de Dog Rising puisque c’est elle qui provoque le mouvement, l’obligeant à suivre son rythme incessant, itératif, à la manière d’un métronome détraqué.

En ce qui concerne les éclairages, variant d’une couleur primaire à l’autre, ils permettent de cerner la progression et la déclinaison des mouvements en ponctuant leurs subtiles transformations, en illustrant la matière qui passerait d’un état à un autre, en révélant les rôles, en quelque sorte, de chaque interprète. Également transformé par les éclairages, l’espace scénique consiste en un carré blanc, sorte de canevas sur lequel se dessineront les parcours des interprètes. Or, la trajectoire la plus prégnante est celle qui s’imagine entre les trois corps, celle qu’on ne voit pas, celle qui n’est que force invisible. En ce sens, l’espace intermédiaire entre les danseuses et le danseur est pleinement investi, créant un effet de groupe puissant. N’en reste, pour le public témoin d’un langage chorégraphique aussi crispé et embarrassé, qu’une frustration jubilatoire. Dog Rising est un exutoire émotionnel qui permet aux spectateurs et aux spectatrices de lier aux corps en représentation ce qui accable leurs esprits.

Dog rising

Chorégraphie : Clara Furey en collaboration avec Be Heintzman Hope et Winnie Ho. Composition musicale : Thomas Furey. Direction technique et conception lumière : Karine Gauthier. Avec Be Heintzman Hope, Brian Mendez et Winnie Ho. Une coproduction du Festival TransAmériques, de l’Atelier de Paris – CDCN, de CD Spectacles (Gaspé), Du Centre Chorégraphique National d’Orléans, de la Briqueterie – Centre de Développement Chorégraphique du Val-de-Marne (Vitry-sur-Seine) et de La Rotonde, présentée à l’Agora de la danse jusqu’au 29 mai 2021.

Them Voices : Charrier les âges

C’est une performance toute en intimité que Lara Kramer, chorégraphe et artiste multidisciplinaire d’origine métissée ojie-crie et mennonite, livre entre les clôtures du Jardin du Musée d’art contemporain de Montréal. Une trentaine de chaises, tout au plus, sont placées en demi-lune autour d’une installation scénographique chargée. À l’entrée du public, l’artiste est déjà lovée dans ce qui semble être un campement de fortune; Them Voices est un microcosme de nature en pleine ville.

Alex Côté

Performance, théâtre d’objets et improvisation chorégraphique, Them Voices se refuse, dès le premier instant, à toute classification. Le vent intervient, se mêle aux multiples bâches qui composent le décor, ajoutant au mystère qui habite, force est de le constater, le public autant que l’interprète. Son corps s’anime lentement, incertain et maladroit, comme sortie d’un très long sommeil, d’un très long rêve. À vrai dire, les mouvements qui portent le véritable sens ne sont pas ceux du corps, mais plutôt ceux des objets à qui des manipulations tantôt embarrassées tantôt désinvoltes confèrent une agentivité quasi humaine. Bottes de pluie, bottes à talons, manteau de fourrure, matériaux de construction et d’horticulture divers, sacs de terre et autres accessoires sont traînés, déplacés, frottés, mis sens dessus dessous de sorte qu’ils sont à la fois interprètes inanimés et trame sonore chaotique.

Alex Côté

Them Voices fait converger en un seul corps et en un seul lieu des siècles de mémoire collective et individuelle. Donner à voir, à percevoir, les voix et les gestes de tous ceux et celles d’autrefois est certes une tâche incommensurable. Lara Kramer paraît encombrée du poids de plusieurs mondes, quoiqu’obstinée à le porter. La performance pourrait se découper en tableaux; un pour chaque couche de mémoire, pour chaque vie déterrée du sol, éventrée comme un sac de terre à jardin. Le spectacle cumule les ancêtres et les choses du passé dans un espace-temps restreint; Lara Kramer, les mains visiblement pleines, nous pousse à nous demander si le legs de la mémoire n’est rien d’autre qu’un fardeau.

Them voices

Conception, création, scénographie et interprétation : Lara Kramer. Conception lumière : Hugo Dalfond. Une coproduction du Festival TransAmériques et de Lara Kramer Danse présentée au Jardin du Musée d’Art contemporain de Montréal jusqu’au 30 mai 2021.

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