Critiques

Violence : Du rêve éveillé au thriller psychologique

Après une première programmation, annulée bien sûr, au Festival TransAmériques de l’an dernier, l’insaisissable Marie Brassard réapparaît cette année avec Violence, un spectacle d’une très grande liberté formelle et d’une indéniable puissance sensorielle. Pour élaborer ce que la présentation définit comme « un conte surréel », la metteure en scène a convoqué la collaboration de créateurs et créatrices japonais·es, à distance, dans les circonstances. Avec cette œuvre labyrinthique et cauchemardesque, mais aussi fascinante, la comparse artistique de Robert Lepage s’aventure sur un terrain résolument lynchéen.

Marlène Gélineau Payette

Disons-le, le résultat, extrêmement déroutant, peut légitimement déplaire. On adhère ou pas à cette proposition scénique touffue qui semble être assemblée comme un puzzle aux emboîtements à deviner. Il faut cogiter un peu pour rendre possible l’immersion fictionnelle, pour démêler l’écheveau de l’interprétation… Il est d’abord question d’un livre pour enfant rapporté du Japon et des images oniriques qui s’en déploient. Puis vient la danse, de plus en plus torturée, un solo projeté en noir et blanc sur fond de borborygmes et d’onomatopées. Voilà, en substance, le contrat de lecture pour l’heure et demie à venir : derrière l’enfance émerveillée, une terreur tapie opère immanquablement de façon soudaine et souterraine. La violence du titre, c’est celle de la métamorphose adulte, de la transformation en « être humain adéquat », découvrira-t-on par la suite.

Convié à une mise en abyme à plusieurs niveaux, le public se retrouve entraîné dans le dédale d’une œuvre difficilement résumable, non pas bâtie sur un fil narratif au sens classique du terme, mais un peu à la manière d’une toile abstraite. La force évocatrice du texte de Marie Brassard se mêle aux projections vidéos de Sabrina Ratté où le ciel et la mer finissent sens dessus dessous, où le multiécran diffracte le récit, où des ombres chinoises se faufilent discrètement dans l’efficace scénographie étagée d’Antonin Sorel.

Poétique de l’espace

Marlène Gélineau Payette

On peut avoir une intéressante lecture psychanalytique de ce théâtre éclaté qui procède de l’exploration en apnée des tréfonds du subconscient et de l’association libre. La scène est traversée d’apparitions et de récits décousus qui, tous, nourrissent l’effroi, mais sans avoir forcément de liens entre eux. Pêle-mêle, il est question de tragédies contemporaines (Bataclan, Gaza, Beyrouth…), de visions psychédéliques, de souvenirs d’enfance et d’amants d’antan, mais aussi des difficultés de la création au cours de la dernière année. À différents degrés discursifs, Marie Brassard rend palpable ce théâtre mental des cauchemars qui prennent d’assaut le cerveau et en boursouflent les monstres jusqu’à la folie. Les images projetées sur le plateau finissent par perdre leurs contours pour sombrer dans un tableau dystopique où même le soleil ne se lève plus. Glaçant.

Violence possède assurément une cohérence qui lui est propre, une force quasi hypnotique et une résonance profonde avec les traumas existentiels de l’humanité. À découvrir au Théâtre Jean-Duceppe en suivant les conseils que le philosophe Gaston Bachelard prodiguait dans La Poétique de l’espace : « j’accueille l’image du poète comme une petite folie expérimentale, comme un grain de haschich virtuel sans l’aide duquel on ne peut entrer dans le règne de l’imagination ».

Violence

Texte, mise en scène et interprétation : Marie Brassard. Conception sonore et musique en direct : Alexander MacSween. Scénographie et régie de plateau : Antonin Sorel. Lumières : Mikko Hynninen. Images vidéo et projections en direct : Sabrina Ratté. Montage des images du Japon : Nicolas Dufour-Laperrière. Conseillère à la dramaturgie : Morena Prats. Une coproduction du Festival TransAmériques, de Theater der Welt (Düsseldorf), du Théâtre français du Centre national des Arts (Ottawa), de l’Athens and Epidaurus Festival (Athènes) et de l’Usine C, présentée au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 2 juin 2021.

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