Critiques

Public/Private Parts ou L’origine du monde : Chef-d’œuvre sensoriel

Invité pour la deuxième fois au Festival TransAmériques, le chorégraphe et interprète Gerard X Reyes présente une autre œuvre, après The Principal of Pleasure en 2017, où la relation entre les corps, les genres et la sexualité est mise de l’avant. Dans le cas de Public/Private Parts ou L’origine du monde, c’est à la suite de rencontres entre le créateur et des travailleurs et travailleuses du sexe, des éducateurs et éducatrices sexuels et des artistes berlinois·es et montréalais·es qu’une réflexion sur la place qu’occupe l’érotisme et le plaisir dans nos vies, en privé comme en public, est née.

Juan David Padilla

C’est donc dans la partie « privée » de son monde que Reyes accueille le public, accompagné des interprètes Justin Gionet et Emmanuel Proulx. Les trois danseurs sont complètement nus, ils nous reçoivent dans leur intimité, assis élégamment sur leurs plateformes respectives, qui encadrent la salle. Ils se posent des questions, se racontent ce qu’ils ressentent, dans le moment présent, sans pudeur. De grands écrans sont placés entre eux et, au centre du cercle, se trouvent les spectateurs et spectatrices. Cohabitent donc dans le même espace clos, dans la même bulle envoûtante : des corps nus, libres et en contrôle du récit, et nos propres corps habillés, voyeurs, témoins d’une inadéquation entre les vêtements recouvrant notre peau et l’expérience kinesthésique que nous nous apprêtons à vivre.

Notre attention alterne entre les danseurs surélevés et les films projetés sur les écrans. Les interprètes, chacun dans son univers respectif, explorent leur plateforme et la place qu’ils occupent sur celle-ci avec une élégance et une aisance fascinantes. Tout en précision, chaque muscle et chaque parcelle de leur peau est sollicitée, comme s’ils se découvraient devant nos yeux. D’une manière sensuelle, certes, mais surtout terriblement incarnée, les danseurs semblent vouloir entrer en relation avec ce qui les entoure : la scène, la lumière, l’air ambiant. Au rythme de leur souffle bruyant, presque chanté, ils développent une danse érotique, dont certains gestes rappellent l’acte sexuel, ou l’image que l’on s’en fait, mais il n’y a absolument rien de déroutant dans cette proposition. C’est, bien au contraire, singulièrement libérateur.

Un cinéma de liberté

Bien que la présence physique des trois danseurs autour du public soit captivante, les différents films, réalisés également par Reyes, ajoutent une dimension narrative et concrète très intéressante à l’ensemble. À l’écran défilent donc différents vidéos, qui mettent en scène des rencontres entre le cinéaste et les personnes-ressources du spectacle qui partagent leurs connaissances sur la sexualité et l’intimité. Les scénarios sont habilement construits, tout en sobriété. Les « personnages » nous sont d’abord présentés : Bishop Black et Jasko Fide qui œuvrent à redéfinir la pornographie et son imaginaire, Mareen Scholl qui cherche à créer des espaces pour explorer notre corps et le comprendre plus explicitement, Rebecca Jackson qui se spécialise en relaxation par le plaisir et la voix, ainsi que Jorge Benavides, alias JorgeTheObscene, artiste-performeur et travailleur du sexe.

Denis Farley

C’est après, de manière très graduelle, que nous avons accès à la pratique de ces différent·es intervenant·es. Prenant ancrage tantôt dans un lac, tantôt sur un amas de terre, en passant par une forêt tropicale éclairée de rayons bleus, chaque œuvre cinématographique est empreinte d’une esthétique magnétique, où les éléments de la nature encadrent les performeurs et performeuses de manière à ce qu’ils et elles semblent se fondre dans leur environnement. C’est dans ces décors que Reyes s’aventure à la création d’un film pornographique intime et décomplexé, à l’exploration de son anus ou à la découverte de soi en relation avec l’autre. Les images sont crues, sans détour, mais elles ne choquent pas, au contraire, elles sont si habilement introduites qu’elles ont pour effet d’ouvrir notre regard sur des réalités étrangères, qui pourtant nous concernent. Elles nous dépouillent de la honte et des tabous que nous associons à notre plaisir, et nous invitent à nous comprendre mieux, à nous laisser porter.

C’est un défi colossal que de s’attaquer de front à un sujet aussi complexe et opaque que notre rapport à la sexualité, mais le travail n’aurait pas pu être plus brillamment exécuté. Entouré d’interprètes en chair et en os et de performeurs et performeuses numériques généreux, généreuses et fascinant·es, Gérard X Reyes propose un spectacle indéniablement sublime et important. Libératrice et déstabilisante, cette œuvre offre une vue sur nous-mêmes. Elle s’immisce sous notre peau, s’y installe et fait vivre.

Public/Private Parts ou L’origine du monde

Idéation et chorégraphie : Gerard X Reyes. Assistance à la recherche : Andréane Leclerc. Conseil dramaturgique : Guy Cools. Conception sonore spectacle et vidéo : Devon Bate. Musique : Bendik Giske et Devon Bate. Spatialisation : Dominic Jasmin. Scénographie et accessoires : Jasmine Reimer. Assistance à la scénographie : Kaitlyn Smeeth. Direction technique et éclairages : Karine Gauthier. Coaching vocal : Ann Dyer. Direction de production : Elisa Hengen, Lucie Juneau et Alice Renucci. Production, réalisation, interprétation, entrevue et montage vidéo : Gerard X Reyes. Coréalisation : Poppy Sanchez. Chef opérateur et éclairages : Kevin Klein. Deuxième cadreuse : Jara Lopez Ballonga. Prise de son : Antonio Vilchez Monge. Monteuse : Julie Favreau. Correction couleur : Max Hilsamer. Transcription et traduction : Ingrid Vallus. Installation vidéo, projection et programmation : Stéphane Gladyszewski. Opérateur éclairages et son des entrevues : David J. Romero. Avec Justin Gionet, Emmanuel Proulx, Gerard X Reyes, Bishop Black, Jasko Fide, JorgeTheObscene, Rebecca Jackson et Mareen Scholl. Une coproduction du Festival TransAmériques et de Fugues, en collaboration avec le Goethe-Institut Montréal, Diffusion Hector-Charland, la société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, l’Agora de la danse et Tangente, présentée à l’édifice Wilder à l’occasion du Festival TransAmériques jusqu’au 12 juin 2021.

Un commentaire

  1. Ma dit :

    Il pourrait être intéressant d’approfondir le processus de création. Plusieurs danseurs.euses se sont impliqués sans se rendre à la fin (six ou huit? Peut-être plus?) Il semblerait qu’un manque de respect et un ego en auraient laissé plusieurs avec un goût amer et un questionnement sur le vrai fondement de ce spectacle.

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