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Plácido-Mo / Montréal : Voyage au bout de la nuit

Plácido-Mo est le pseudonyme d’un chômeur catalan qui a vécu pendant 10 ans dans les rues de Barcelone, mais c’est aussi le nom du compte Twitter créé après sa mort, en 2010, par des personnes qui, comme lui, avaient connu l’itinérance. Inspiré·es par cette dure réalité et pour que d’autres citadin∙es sans domicile fixe puissent s’exprimer, les artistes espagnol·es Magda Puis Torres, Ricard Soler Mallol et Judith Pujol ont imaginé une œuvre déambulatoire hors du commun. Fidèle à sa volonté de proposer des productions qui font appel à la participation des citoyen·nes, Espace Libre nous présente la version montréalaise de Plácido-Mo, en collaboration avec Magda Puis Torres et en partenariat avec L’Itinéraire.

Kevin Calixte

L’expérience immersive débute au crépuscule, à la billetterie d’Espace Libre, où la quinzaine de spectateurs et de spectatrices, coiffé·es de casques d’écoute, entament à la file indienne un circuit d’environ deux kilomètres au cœur du quartier Centre-Sud. Malgré la douce voix de Sophie Martin, enrobée de la musique envoûtante d’Alexandre MacSween, les propos initiaux de la narratrice, d’ordre quantitatif sur les statistiques de la situation du logement à Montréal, donnent au public ambulant l’impression de suivre une guide touristique. Heureusement, survient le premier clin d’œil provocateur : une bannière jaune vif suspendue à un balcon de la rue d’Iberville nous interpelle grâce à cette question percutante : « Vois-tu ce que je vois ? » Le ton est donné, l’interaction s’établit, la réflexion s’amorce.

Quand liberté rime avec précarité

L’émotion ne tarde pas non plus à s’inviter. À l’entrée d’une ruelle, on lève le voile sur le vécu de trois ancien·nes sans-abris : Nico, 24 ans, Diane, 66 ans, et Mario, 56 ans. Elle et eux sont bien connu·es des commerçant·es du quartier, ayant régulièrement fréquenté la crèmerie, les dépanneurs et le Tim Horton locaux. Les parcs avoisinants les ont également souvent accueilli·es sur leurs bancs. En arpentant les rues Ontario, d’Iberville, du Havre, Bercy et Dufresne, jusqu’aux abords du pont Jacques-Cartier, on explore le décor de leur environnement à l’architecture inégale et dont les nombreuses cicatrices révèlent un développement urbain chaotique.

Kevin Calixte

Mais c’est quand ils et elle prennent la parole, à tour de rôle, pour partager des souvenirs pas si lointains de leur vie de vagabondage que l’expérience de la déambulation devient intime et sociale à la fois. Leur sentiment de liberté altéré par des routines contraignantes, la peur du froid, de l’autre, la quête d’argent pour se nourrir, se vêtir, la chasse au gîte pour pouvoir dormir, les interventions policières, le regard méprisant des passant·es : autant de témoignages qui ne peuvent laisser impassible. Cette lutte quotidienne était heureusement aussi ponctuée de petits bonheurs comme manger un beigne avec sa douce dans un îlot de verdure, entouré·es de chandelles, chanter Mille après mille de Willie Lamothe en rêvant de faire le tour du monde ou encore passer une nuit au Chaînon.

Instant troublant : lors d’une halte aux portes de la station de métro Frontenac, haut lieu des sans-logis, carrefour névralgique pour les autres, alors que Nico, Diane et Mario relatent à quel point cet endroit les avait marqué·es, quelques personnes itinérantes observent, dubitatives, l’auditoire impromptu tendre l’oreille au récit de cette existence… qu’ils et elles connaissent malheureusement aussi très bien.

Plácido-Mo est une démarche artistique qui vaut le détour. Originale, inspirante, elle suscite la prise de conscience et incite à la bienveillance ainsi qu’à la cohabitation harmonieuse.

Plácido-Mo / Montréal

Création et mise en scène : Magda Puig Torres et Ricard Soler Mallol. Dramaturgie : Judith Pujol, Ricard Soler Mallol et Magda Puig Torres. Musique : Alexander MacSween. Avec Sophie Martin, Nico, Diane et Mario. Une production d’Espace Libre en collaboration avec L’Itinéraire, présentée à partir d’Espace Libre jusqu’au 5 septembre 2021.

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