Critiques

Le Polygraphe : Envoûtante boîte à images

Sublime idée que de mettre Le Polygraphe entre les mains du metteur en scène Martin Genest, qui excelle à faire éclater l’espace scénique, à remettre en question la place traditionnelle des spectateurs et des spectatrices et à composer une écriture théâtrale qui puise intelligemment dans différents langages.

Lui-même a fait appel à Herman Kolgen, un artiste visuel chevronné, pour créer un objet théâtral envoûtant, plein de textures et de nouvelles perspectives. Des procédés typiques des pièces de Robert Lepage – comme des noms de lieux affichés sur un écran, en surtitres – y sont repris, mais intégrés dans un ballet scénographique à la mécanique soignée, pour servir une histoire qui tient du film noir, du drame historique et du thriller, avec des moments comiques, voire romantiques.

Martin Genest s’est illustré avec le théâtre de marionnettes pour adultes Pupulus Mordicus, qu’il a cofondé, et avec le Cirque du Soleil, pour lequel il a orchestré des productions ambitieuses. Par son habile intégration des procédés cinématographiques au théâtre, sa plus récente mise en scène rappelle l’adaptation théâtrale du film Octobre 70 de Pierre Falardeau, qu’il avait présentée en 2010 à La Caserne Dalhousie et en 2011 au Festival TransAmériques. Les spectateurs et spectatrices y étaient juché·es dans un vertigineux décor à plusieurs étages signé Jean Hazel, ce qui leur permettait de suivre l’action en étant au même niveau que les protagonistes, tout près d’eux et d’elles, ou de s’éloigner de la scène pour la voir d’en haut.

Scène bifrontale

Ici, le public est divisé en deux sections : une dans la salle et une placée sur des gradins, sur la scène. L’action qui se déroule au centre est toujours réfléchie sur deux fronts, en miroir, et le déplacement des panneaux permet de glisser d’un espace, d’une scène et d’une époque à l’autre comme s’il s’agissait d’un enchaînement de travellings.

L’une des premières scènes montre Lucie (intelligente et vive Mary-Lee Picknell) en train de jouer le rôle d’Hamlet au Théâtre du Vieux-Québec. Il semble tout naturel de voir une audience derrière elle. On en oublie les autres spectateurs et spectatrices, qui semblent toujours faire partie du décor.

Son voisin François (Steven Lee Potvin, tout aussi juste) ne s’est jamais vraiment remis de la mort violente d’une amie d’enfance, ligotée, violée puis assassinée dans un appartement du quartier Saint-Jean-Baptiste, à Québec. Comme il est le dernier à l’avoir vue vivante et que le meurtrier n’a jamais été retrouvé, un doute subsiste sur sa culpabilité. Torturé, il tente d’assommer sa souffrance en s’injectant des opiacés. Ses souvenirs hallucinés et ses psychoses donnent lieu à des scènes vertigineuses, où les images vidéo nous avalent et où la mise en scène renverse, de façon saisissante, les perspectives.

Martin Genest et son équipe technique font au théâtre ce qu’on fait tout naturellement au cinéma. On voit juste assez les ficelles pour pouvoir saluer leur adresse et on se sent complètement happé·e par l’histoire racontée et par l’esthétique choisie. Les scènes sans paroles, suite de visions et de cauchemars, sont particulièrement réussies.

Michel Nadeau incarne David, un médecin légiste d’origine allemande qui aura une idylle avec Lucie et qui, il y a longtemps, a fait passer le teste du polygraphe à François. Il campe bien son personnage, qui se doit d’être tour à tour érudit, sensuel et menaçant, malgré une manière pas toujours constante de découper les mots pour suggérer un accent.

Outre la recréation de Vinci, en 2015, par le Théâtre des Fonds de Tiroirs et Frédéric Dubois, les textes de Robert Lepage (et Marie Brassard, pour Le Polygraphe) n’ont pas été repris par d’autres créateurs et créatrices. Le texte est si intimement lié à l’appareil scénique et à la manière de jouer avec les objets et de produire les images sur scène qu’il faut être prêt·e à s’investir dans une conception pluridisciplinaire complexe pour en tirer un spectacle intéressant. Martin Genest et La Bordée y sont parvenus de main de maître.

En prélude

À la manière des festivals de films qui présentent des courts-métrages avant le programme principal, ou des spectacles de musique avec des premières parties, La Bordée présente avant les représentations du Polygraphe, une scène du projet Majorité 2070, de Samuel Corbeil. L’auteur en résidence, pendant la pandémie, a imaginé un futur où des intelligences artificielles augmentées serviraient d’assistant·es personnel·les à même les maisons, en communiquant par la pensée.

Des gradins placés sur scène, on ne voit pas le comédien Jack Robitaille (Thomas), placé dos au public qui est dans la salle, mais on entend celui-ci discuter avec EMMA (Carolanne Foucher), assez évoluée pour faire preuve d’humour, mais trop bien programmée pour ne pas souligner une erreur dans un souvenir d’enfance que lui raconte l’humain. La grande qualité de cet univers futuriste est de s’articuler autour des sentiments et des sensations humaines plutôt qu’autour des technologies. L’écriture fluide est prometteuse et donne hâte d’entendre la suite.

Le Polygraphe

Texte : Marie Brassard et Robert Lepage. Mise en scène : Martin Genest, assisté par Émile Beauchemin. Décor : Jean-François Labbé. Arts numériques et vidéo : Herman Kolgen. Costumes : Jeanne Huguenin. Musique originale : Yves Dubois. Éclairages : Laurent Routhier. Avec Michel Nadeau, Mary-Lee Picknell-Tremblay et Steven Lee Potvin. Une production du Théâtre La Bordée présentée au Théâtre La Bordée jusqu’au 9 octobre 2021.

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