L’écrivain tchèque Franz Kafka (1883-1924), considéré à juste titre comme une voix majeure de la littérature du 20e siècle, constitue en soi une énigme; ses déchirements culturels et religieux, les tourments de l’individu face à sa société hantent ses écrits, qui fouillent l’âme humaine jusque dans ses derniers retranchements. Parmi ses œuvres incontournables, outre ses trois romans inachevés et posthumes, La Métamorphose, longue nouvelle ou court roman, marque les esprits de façon durable et s’ouvre à de multiples interprétations. L’adaptation et la mise en scène qu’en signe Claude Poissant au Théâtre Denise-Pelletier contiennent suffisamment de mystère et d’allusions pour susciter la réflexion et mettent en valeur un acteur de grand talent, Alex Bergeron.
La fable archiconnue relate le réveil brutal et inusité de Gregor Samsa, le jeune représentant d’un commerce de tissus, transformé, au terme d’une nuit de rêves agités, en un « insecte monstrueux », qui s’inquiète d’être en retard à son travail. Sa famille aussi va se tracasser de le voir enfermé dans sa chambre, sans répondre à ses appels incessants. Jusqu’à son patron, jadis son ami, qui va se présenter pour lui intimer l’ordre de se montrer. Évidemment, à la vue de ce qu’il est devenu, sa mère, son père et sa sœur Greta succomberont à l’effroi. Seule cette dernière manifestera un peu de bienveillance et, quelque temps, lui apportera à manger et à boire.
Inutile de chercher comment l’équipe de création a pu représenter ou personnifier l’animal : la sobriété a été priorisée afin de donner toute la place à l’imagination du public. Dans un décor ingénieux, où deux espaces se côtoient, l’un fermé – la chambre de Gregor –, l’autre ouvert – la cuisine au plancher incliné, sans murs, seul le cadre indiquant les ouvertures –, deux réalités distinctes coexistent. Gregor (Alex Bergeron, intense et très juste) apparaît, immobile sous un faisceau de lumière, vêtu d’un complet brun d’époque – les années 1960 d’un Québec contraint –, les yeux cernés d’un trait sombre lui donnant l’air de surgir d’un autre monde. La retenue de l’acteur, son corps effacé, concentre toute l’attention sur la pensée du personnage, son tourment, sa révolte contre la société, que provoque notamment l’attitude rétrograde de son père.
Un mal à extirper
La tension est vive, palpable dans cette famille au bord de l’effondrement après la faillite du père, et à présent l’impossibilité pour le fils de continuer à subvenir aux besoins de la maisonnée. Le père (Sylvain Scott), à la fois dur dans ses paroles et mou dans ses agissements, ne veut pas que sa femme (Geneviève Alarie, digne et forte) travaille, préfère que Greta (une Myriam Gaboury candide, affectueuse, puis affolée), qui n’a que 16 ans, se trouve un emploi et oublie ses études en musique. Comment agir devant ce fils transformé en monstre, qui continue pourtant à être conscient ? Peu à peu, les tentatives de communication s’étiolant, la proximité avec ce « quelque chose [qui] n’est plus quelqu’un », comme le dira le père, devient de plus en plus insupportable.
Après que son père se soit attaqué à lui en le bombardant de pommes, dont l’une s’est incrustée dans sa chair, causant une blessure qui, non soignée, s’infectera, Gregor souffrira jusqu’à sa mort inévitable. Sa chambre vidée, sans que l’odeur nauséabonde ne disparaisse totalement, il restera comme une tache indélébile sur la conscience de sa famille. Comme celui qu’on n’a pas compris, pas admis, dont la différence accusait notre médiocrité. Les quelques passages où le personnage, comme pris de spasmes ou d’élans incontrôlables, se tord et râle devant ses proches qui ne le voient pas, car évoluant dans une autre réalité, montrent l’ampleur de sa souffrance.
Ce personnage, qu’on a pu rapprocher de l’auteur de l’œuvre, apparaît souverain dans son désir de vivre, prenant acte de sa transfiguration, s’habituant peu à peu à sa nouvelle enveloppe, mais se butant à la réaction des autres. Claude Poissant y a vu une métaphore sur la transformation du monde après une catastrophe, interrogeant notre devenir collectif. Une vue d’une grande finesse.
Texte : Claude Poissant, d’après l’œuvre de Franz Kafka. Mise en scène : Claude Poissant. Assistance à la mise en scène : Marie-Hélène Dufort. Régie : Andrée-Anne Garneau. Scénographie : Pierre-Étienne Locas. Costumes : Marc Senécal. Éclairages : Renaud Pettigrew. Conception sonore : Philippe Brault. Dramaturgie : François-Édouard Bernier. Maquillages : Florence Cornet. Mouvements : Caroline Laurin-Beaucage. Stagiaire : Jérémie St-Cyr. Avec Geneviève Alarie, Alex Bergeron, Myriam Gaboury, Alexander Peganov et Sylvain Scott. Une production du Théâtre Denise-Pelletier présentée jusqu’au 16 octobre 2021.
L’écrivain tchèque Franz Kafka (1883-1924), considéré à juste titre comme une voix majeure de la littérature du 20e siècle, constitue en soi une énigme; ses déchirements culturels et religieux, les tourments de l’individu face à sa société hantent ses écrits, qui fouillent l’âme humaine jusque dans ses derniers retranchements. Parmi ses œuvres incontournables, outre ses trois romans inachevés et posthumes, La Métamorphose, longue nouvelle ou court roman, marque les esprits de façon durable et s’ouvre à de multiples interprétations. L’adaptation et la mise en scène qu’en signe Claude Poissant au Théâtre Denise-Pelletier contiennent suffisamment de mystère et d’allusions pour susciter la réflexion et mettent en valeur un acteur de grand talent, Alex Bergeron.
La fable archiconnue relate le réveil brutal et inusité de Gregor Samsa, le jeune représentant d’un commerce de tissus, transformé, au terme d’une nuit de rêves agités, en un « insecte monstrueux », qui s’inquiète d’être en retard à son travail. Sa famille aussi va se tracasser de le voir enfermé dans sa chambre, sans répondre à ses appels incessants. Jusqu’à son patron, jadis son ami, qui va se présenter pour lui intimer l’ordre de se montrer. Évidemment, à la vue de ce qu’il est devenu, sa mère, son père et sa sœur Greta succomberont à l’effroi. Seule cette dernière manifestera un peu de bienveillance et, quelque temps, lui apportera à manger et à boire.
Inutile de chercher comment l’équipe de création a pu représenter ou personnifier l’animal : la sobriété a été priorisée afin de donner toute la place à l’imagination du public. Dans un décor ingénieux, où deux espaces se côtoient, l’un fermé – la chambre de Gregor –, l’autre ouvert – la cuisine au plancher incliné, sans murs, seul le cadre indiquant les ouvertures –, deux réalités distinctes coexistent. Gregor (Alex Bergeron, intense et très juste) apparaît, immobile sous un faisceau de lumière, vêtu d’un complet brun d’époque – les années 1960 d’un Québec contraint –, les yeux cernés d’un trait sombre lui donnant l’air de surgir d’un autre monde. La retenue de l’acteur, son corps effacé, concentre toute l’attention sur la pensée du personnage, son tourment, sa révolte contre la société, que provoque notamment l’attitude rétrograde de son père.
Un mal à extirper
La tension est vive, palpable dans cette famille au bord de l’effondrement après la faillite du père, et à présent l’impossibilité pour le fils de continuer à subvenir aux besoins de la maisonnée. Le père (Sylvain Scott), à la fois dur dans ses paroles et mou dans ses agissements, ne veut pas que sa femme (Geneviève Alarie, digne et forte) travaille, préfère que Greta (une Myriam Gaboury candide, affectueuse, puis affolée), qui n’a que 16 ans, se trouve un emploi et oublie ses études en musique. Comment agir devant ce fils transformé en monstre, qui continue pourtant à être conscient ? Peu à peu, les tentatives de communication s’étiolant, la proximité avec ce « quelque chose [qui] n’est plus quelqu’un », comme le dira le père, devient de plus en plus insupportable.
Après que son père se soit attaqué à lui en le bombardant de pommes, dont l’une s’est incrustée dans sa chair, causant une blessure qui, non soignée, s’infectera, Gregor souffrira jusqu’à sa mort inévitable. Sa chambre vidée, sans que l’odeur nauséabonde ne disparaisse totalement, il restera comme une tache indélébile sur la conscience de sa famille. Comme celui qu’on n’a pas compris, pas admis, dont la différence accusait notre médiocrité. Les quelques passages où le personnage, comme pris de spasmes ou d’élans incontrôlables, se tord et râle devant ses proches qui ne le voient pas, car évoluant dans une autre réalité, montrent l’ampleur de sa souffrance.
Ce personnage, qu’on a pu rapprocher de l’auteur de l’œuvre, apparaît souverain dans son désir de vivre, prenant acte de sa transfiguration, s’habituant peu à peu à sa nouvelle enveloppe, mais se butant à la réaction des autres. Claude Poissant y a vu une métaphore sur la transformation du monde après une catastrophe, interrogeant notre devenir collectif. Une vue d’une grande finesse.
La Métamorphose
Texte : Claude Poissant, d’après l’œuvre de Franz Kafka. Mise en scène : Claude Poissant. Assistance à la mise en scène : Marie-Hélène Dufort. Régie : Andrée-Anne Garneau. Scénographie : Pierre-Étienne Locas. Costumes : Marc Senécal. Éclairages : Renaud Pettigrew. Conception sonore : Philippe Brault. Dramaturgie : François-Édouard Bernier. Maquillages : Florence Cornet. Mouvements : Caroline Laurin-Beaucage. Stagiaire : Jérémie St-Cyr. Avec Geneviève Alarie, Alex Bergeron, Myriam Gaboury, Alexander Peganov et Sylvain Scott. Une production du Théâtre Denise-Pelletier présentée jusqu’au 16 octobre 2021.