Critiques

Ulster American : Exquise satire

Pour l’avènement attendu d’Ulster American, qui était prévu la saison dernière, la scène de la Grande Licorne est transmuée en un élégant appartement londonien, orné, entre autres, d’une affiche de La Reine de beauté de Leenane de Martin McDonagh, coquin clin d’œil à la toute première percée (en 2001) de La Manufacture en zone dramaturgique irlandaise. La pièce de David Ireland, lui aussi natif de l’île d’émeraude, se déroule donc, pour sa part, loin des villages du Connemara. Traduite (avec adresse) par François Archambault et mise en scène (avec précision) par Maxime Denommée, cette charge pamphlétaire dénonçant la superficialité, l’hypocrisie, la complaisance, la compromission, voire la perfidie qui peuvent avoir cours dans le milieu culturel fait magistralement mouche.

Suzanne O`Neill

Leigh, directeur d’un théâtre et metteur en scène de la pièce de Ruth, jeune autrice née en Irlande du Nord, attend celle-ci en compagnie de l’acteur principal du spectacle, Jay, star de cinéma américaine oscarisée – et alcoolique en rémission – cherchant à donner un nouveau tournant (ou un nouvel élan ?) à sa carrière. Il est d’emblée manifeste qu’un abîme incontournable les divise. Le premier est un intellectuel calculateur, imbu de ses connaissances, de son flegme, de son autorité et de ses convictions progressistes. L’autre est un artiste pulsionnel, obtus, susceptible, perclus d’égocentrisme et dont le champ lexical glorifie les organes génitaux mâles.

L’hôte parvient relativement bien à voiler le mépris qu’il éprouve pour son lucratif interlocuteur, et ainsi à maintenir une certaine harmonie dans leurs rapports, mais l’arrivée de l’intransigeante dramaturge mettra le feu aux poudres. Lorsque l’étoile du septième art, qui se réclame de son héritage irlandais catholique, comprendra enfin que l’œuvre dans laquelle il s’est engagé, pourtant écrite par celle qu’il prenait pour une compatriote, épouse en fait le point de vue britannique dans le conflit qui déchire la région, il menacera de quitter la production. Leigh, épouvanté par cette perspective, ne reculera devant aucune stratégie pour que le prestigieux projet voie le jour.

Troublante mise en abyme

Ulster American aborde plusieurs facettes de l’identité individuelle. Il y a l’appartenance nationale, bien sûr, le milieu professionnel dans lequel on s’inscrit ou auquel on aspire, mais surtout, il y a les valeurs dont on s’autoproclame les champion·nes… sans nécessairement que ces velléités ne franchissent le cap de la mascarade. C’est notamment le cas des deux protagonistes masculins, qui se considèrent comme de grands féministes, mais dont l’engagement factice ne trompe qu’eux-mêmes. Car ces idéaux clinquants mais friables se réduisent en poussière lorsqu’une femme accueillie à bras ouverts par des hommes en position de pouvoir a l’outrecuidance de formuler – et de défendre – un point de vue divergent. Alors, la condescendance misogyne remonte à la surface pour dévaloriser sa prise de parole : les femmes sont trop émotives, pas assez rationnelles pour être prises au sérieux, par exemple. Ce portrait corrosif des tartufes contemporains cumulant les privilèges (genre, couleur de peau, statut social, niveau d’éducation, fonctions…) et se targuant fallacieusement d’un souci viscéral d’équité est aussi irrésistible d’humour noir que tragique d’acuité.

Suzanne O`Neill

C’est précisément ce ton caustique, semant chez le public autant l’hilarité que l’irritation (ou le malaise), qui fait d’Ulster American une pièce à la fois jouissive et profondément dérangeante. À cela, il faut bien sûr ajouter l’esquisse mordante du milieu théâtral londonien (est-il différent dans d’autres métropoles ?), où l’intégrité, minée à grands coups de compromis avilissants, peine à survivre aux considérations carriéristes ou purement commerciales. Or, cette satire d’où nul·le ne sort indemne (les acteurs et actrices sont des enfants, les critiques, des animaux) ne peut être rejetée du revers de la main sous prétexte de caricature outrancière. Si le personnage de Jay apparaît quelque peu emphatique et le jeu de son interprète, David Boutin, légèrement appuyé, la jeune autrice intraitable et le metteur en scène adroitement louvoyant et allègrement opportuniste sont d’une véracité indéniable. Saluons, au passage la justesse implacable de Frédéric Blanchette en ce qui concerne tant sa gestuelle et ses expressions faciales, que le ton et le rythme qu’il privilégie.

Il valait amplement la peine d’attendre la réouverture des salles – et à pleine capacité, de surcroît – pour se délecter dans les meilleures conditions qui soient de cet opus qui s’inscrit indubitablement parmi les propositions les plus probantes de La Manufacture, qui n’en est pourtant pas à son premier coup de maître.

Ulster American

Texte : David Ireland. Traduction : François Archambault. Mise en scène : Maxime Denommée. Assistance à la mise en scène : Ariane Lamarre. Décor : Olivier Landreville. Costumes : Estelle Charron. Lumières : André Rioux. Musique : Éric Forget. Avec Frédéric Blanchette, David Boutin et Lauren Hartley. Une production de La Manufacture, présentée au Théâtre La Licorne jusqu’au 13 novembre 2021.

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