Critiques

Vanishing Mélodies : Les BJM font danser Patrick Watson

Au Théâtre Maisonneuve, les Ballets Jazz de Montréal font danser la musique céleste de Patrick Watson tout en racontant la perte de mémoire d’une femme déboussolée. Vertigineuse alliance que celle choisie par la compagnie de danse pour lancer la saison de son 50e anniversaire, après 18 mois d’arrêt forcé. Mais le corps de ballet est visiblement bien en jambes ! Sur le plateau, les 15 interprètes vibrent au rythme d’une voix à la beauté renversante et parviennent à faire glisser un sujet anxiogène (encore un…) vers des variations plus poétiques.

Sasha Onyshchenko

La scène est comme une boîte profonde d’un noir intense. Sous un plafonnier d’où émane une lumière froide, une femme sans âge s’avance aux côtés des danseuses et danseurs, elle explique en pointillé ses trous de mémoire quotidiens. « Papiers…rendez-vous…passer voir la secrétaire… ». Hurlement. Puis la danse prend le relais, que la musique de Patrick Watson élève vers d’autres cieux avec sa voix de falsetto qui parle au corps et au cœur.

Les tableaux s’enchaîneront ensuite sur le même modèle : la narration sert d’introduction, portée par la comédienne Brigitte Saint-Aubin, puis suivent la musique et la danse. Dans ce schéma propre au ballet narratif, on s’aperçoit pourtant que quand les mots s’imposent, ils sont le fâcheux, le casse-pied de la musique, ils apparaissent comme une mise en scène quelque peu kitsch du sens des mouvements. Ils font irruption dans la musique et la danse, et les dérangent de façon inopportune plutôt que de les aiguiller. Comment expliquer que les passages racontés, néanmoins bien écrits et interprétés, semblent ainsi un peu lourds ?

Peut-être que la musique de Patrick Watson, un monde en soi, résiste à l’apposition d’une énième transposition sémantique. Elle contient déjà « une qualité de langage », pour reprendre Roland Barthes, en ce qu’elle véhicule beaucoup d’émotions et de sens. Avec sa voix dressée vers les cimes, une voix ailée aux nuances extrêmement délicates, « physique » pour ainsi dire, car elle paraît toujours tendue et animée d’une force d’élévation, mais ponctuée de décrochages subtils où se logent la jouissance, la tendresse, le désœuvrement et toutes les valeurs que l’imaginaire voudra bien lui prêter.

L’énergie du collectif

Sasha-Onyshchenko

Si l’on fait donc abstraction des ruptures narratives, Vanishing Mélodies offre sans contredit des tableaux d’une beauté saisissante. Le mouvement et la musique s’harmonisent souvent et deviennent même des métaphores l’un de l’autre. Sur la chanson « Fall », un duo fait couler ses gestes comme une longue caresse. Portée par son partenaire, la danseuse fera glisser ses jambes le long des bras du danseur, avant de l’étreindre une fois redescendue au sol. Sur la chanson « The Wave », la scénographie convoque des images aquatiques dans une chorégraphie qui associe la perte des repères du personnage du récit à la dislocation des corps.

Mais la cohésion des Ballets Jazz s’impose pleinement sur la chanson « Places you will go », où les 15 interprètes forment un coryphée qui pulse d’un même rythme, se laisse porter de gauche à droite, papillonne à l’unisson jusqu’à devenir le noyau incandescent de la musique. C’est dire ! Leur fougue et leur talent finissent par faire regretter que le spectacle ne dure que 1h15.

Vanishing Mélodies

Direction de création et mise en scène : Éric Jean. Chorégraphies : Juliano Nunes et Anne Plamondon. Dramaturgie : Pascal Chevarie. Musique : Patrick Watson. Environnement sonore et montage musical : Alexis Dumais. Décor : Pierre-Étienne Locas. Lumières : Cédric Delorme-Bouchard. Vidéo : Julien Blais. Costumes : Marie Chantale Vaillancourt. Avec Brigitte Saint-Aubin/Louise Cardinal, Gustavo Barros, Yosmell Calderon, John Canfield, Diana Cedeño, Jeremy Coachman, Astrid Dangeard, Hannah Kate Galbraith, Shanna Irwin, Ausia Jones, Austin Lichty, Marcel Mejia, Andrew Mikhaiel, Benjamin Mitchell, Sophia Shaw et Eden Solomon. Une production des Ballets Jazz de Montréal et de Danse Danse, présentée au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts jusqu’au 6 novembre 2021.

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