Critiques

Rock Bière   Le documentaire : L’expression féminine au masculin

Les drag queens sont dorénavant sorties de l’ombre et sont de plus en plus présentes en dehors du paysage underground. Mais qu’en est-il des drag kings ? C’est avec l’idée de mettre en lumière cet art encore trop méconnu du grand public et d’amorcer une réflexion quant à la place des femmes au sein de la scène LGBTQ+ que la compagnie Pleurer Dans’ Douche présente Rock Bière : Le documentaire, une œuvre alliant performances drag et théâtre. Ce spectacle mis en scène par Geneviève Labelle nous invite à plonger dans l’univers de l’alter ego masculin de la comédienne et créatrice Mélodie Noël Rousseau.

Katya Konioukhova

Une narration rappelant celle de l’émission Musicographie diffusée à MusiMax dans les années 2000 sert d’introduction à la vedette de la soirée : Rock Bière, un personnage de rockeur au cœur tendre, vêtu d’un manteau de cuir, coiffé d’une coupe Longueuil, grand amoureux des femmes, de moto et de Budweiser. Sur une scène ornée de flammes, on entre immédiatement dans son univers ludique grâce à une série de numéros sur des classiques de la chanson rock. On se laisse surprendre par une synchronisation labiale (lipsync) convaincante, des chorégraphies accrocheuses (interprétées aux côtés de Sophie Levasseur et Elisabeth Gauthier-Pelletier, se prêtant, pour l’occasion, au rôle de danseuses), des changements de costumes étonnants, souvent très drôles, ainsi que quelques touches de théâtre de marionnettes.

Une station de maquillage, à l’arrière-scène, sert au performeur d’espace où effectuer de nombreuses modifications vestimentaires alors que notre attention est dirigée vers l’écran sur lequel sont projetées les parties documentaires du spectacle. Après avoir découvert Rock Bière, on apprend à connaître la femme derrière le personnage de scène. Dans une entrevue vidéo, avec humour et sincérité, Mélodie Noël Rousseau témoigne de ce qui l’a poussée à exercer cet art duquel, en s’appropriant et en explorant les stéréotypes masculins, elle use pour faire un doigt d’honneur au patriarcat. Un segment franchement intéressant qui est peut-être un peu trop bref. On aurait aimé en apprendre davantage sur le parcours et l’expérience personnelle de celle qui représente le point central du spectacle.

Exposer le problème

Une deuxième portion éducative offre cette fois un survol historique du monde des drag kings. En calquant une narration préenregistrée, Rock Bière explique l’histoire du travestissement masculin ainsi que l’aspect politique et dénonciateur de cet acte. Puis, un peu plus loin dans la soirée, par une série de témoignages d’hommes, de femmes et de personnes non binaires pratiquant l’art de la drag, le spectacle continue d’aborder la question de la place des femmes au sein de la scène queer, allant jusqu’à révéler un problème de misogynie. Les différents points de vue et expériences des artistes interviewé·es, parfois drôles, parfois choquants, sont livrés sous forme d’enregistrements audio sur lesquels Rock Bière superpose sa propre interprétation de chacune des prises de parole. En plus d’offrir une synchronisation labiale impeccable, cet enchaînement de personnages diversifiés fait briller le talent de la comédienne, son jeu physique précis et impressionnant.

Katya Konioukhova

L’aspect documentaire du spectacle est d’une pertinence indéniable. Toutefois, la concentration des performances drag de Rock Bière en début de représentation a comme effet désolant de dissiper le caractère touchant et la puissance que ces numéros auraient pu avoir si le public y avait assisté graduellement, en étant de plus en plus informé des enjeux et combats cachés derrière la personnification masculine.

Reste qu’il est bon de voir ce vent de nouveauté prendre d’assaut la scène d’un théâtre. Rock Bière : Le documentaire est une œuvre empreinte de féminisme, assurément divertissante, surprenante et instructive, qui nous encourage à être qui on veut et qui révèle avec humour et originalité un art qui mérite d’être exposé davantage.

Rock Bière : Le documentaire

Mise en scène et création : Geneviève Labelle. Interprétation et création : Mélodie Noël Rousseau, Sophie Levasseur, Elisabeth Gauthier-Pelletier. Dramaturgie : Marie-Claude Garneau. Narration : François Parenteau. Scénographie : Noémi Paquette et Jeanne Dupré. Costumes : Suzanne Labelle. Éclairages : Joëlle Leblanc. Vidéos : Charlotte Gagné Dumais et Samuelle Bourgault. Conseils au mouvement : Anmarie Legault. Coiffure et perruques : Ariane Laguë-Barret. Direction de production : Josianne Dulong-Savignac. Régie : Frédérique Gravel. Une production de Pleurer Dans’ Douche, présentée à l’Espace Libre jusqu’au 4 décembre 2021.

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