Critiques

Rita au désert : Champion international de course

L’acte premier de la création est souvent impulsif, irraisonné et instinctif. Ce n’est qu’ensuite que l’artiste peaufine son œuvre, la polit, la sculpte, lui donne corps, esprit et symbolisme, et met en perspective sa réalisation dans un environnement global. Dans le sous-sol d’une imprimerie de presse, Lucien Champion imagine le destin de Rita Houle, une femme de 53 ans qui a été choisie pour participer à un rallye automobile qui traverse l’hostile désert de Gobi, qui s’étend du nord de la Chine au sud de la Mongolie.

Marie-Andrée Lemire

Avec une imagination débridée, ce journaliste sportif d’un petit hebdomadaire lui invente non seulement une aventure, une vie, mais il va jusqu’à faire corps avec elle, décrivant avec moult détails et digressions ce qu’elle voit, ce qu’elle entend, et même ce qu’elle pense. Qu’est-ce qui relève du fantasme et de l’invention ? Il n’en est pas conscient. Qu’est-il réellement arrivé à Rita Houle, ou qu’est-ce qui aurait pu lui arriver ?

À force de se projeter dans son histoire, Lucien Champion en oublie la réalité. Seul entre les quatre murs de son atelier, le fabulateur nourrit des pensées qui l’aident à se sortir de son enfermement physique et intérieur pour mieux se complaire dans la vie fantasmée et le quotidien fait de péripéties et de rebondissements hors du commun de Rita Houle. Il le dit lui-même : « Ce sera le récit de la vie que vous n’avez pas eue, Rita. J’écrirai ce qui ne s’est jamais réalisé. » Dans un élan onirique, son double ectoplasmique va même lui apparaître dans toute sa splendeur.

Marie-Andrée Lemire

Or, quand il découvre que son héroïne n’a en fait jamais pris le départ de la fameuse course, tel un mythomane qui ne veut pas être pris en défaut, il va poursuivre son entreprise plus grande que nature. D’ailleurs, plus il sent que l’étau se resserre sur la véracité de son histoire, conjugué au doute quant à la survie de sa protagoniste à la suite d’un accident inventé, plus Lucien Champion a chaud, suffoque et se déshabille sur scène. La tension n’est pas uniquement dans son récit, elle est aussi à l’intérieur de son corps.

Dans son texte, Isabelle Leblanc nous emmène aux confins de l’acte créatif en brouillant les pistes entre le réel et l’imaginaire, quitte à nous perdre à certains moments, notamment à cause d’une logorrhée où les mots s’enchaînent à un rythme soutenu, frôlant parfois la surdose. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux ? Finalement, la réponse n’est pas importante. L’essentiel serait plutôt : veut-on y croire ou pas ? Même le public doute et ne sait plus à quoi se raccrocher.

Un acteur solide

Roger La Rue est impressionnant dans la peau de Lucien Champion. Sa bonhomie donne du corps à l’ouvrier qui aspire à une vie plus trépidante que ce que lui offre son quotidien. La gravité naturelle du comédien, portée par sa voix et sa posture, magnifie d’un autre côté la folie créatrice qui s’empare de lui et qui devient de plus en plus visible au fur et à mesure que l’histoire de Rita Houle prend des dimensions romanesques. La Rue fait corps avec ce texte, y compris ses longueurs, avec une droiture exemplaire. Alexandrine Agostini n’a malheureusement pas beaucoup de matière à jouer sur scène, si ce n’est l’interprétation d’une musique et d’une danse improbables qui déroutent un peu le public. Incarner le silence n’est pas toujours facile, mais elle arrive à imposer sa présence charismatique.

Marie-Andrée Lemire

La mise en scène, signée par l’autrice, comporte son lot d’errances et de questionnements, comme la récurrence des problèmes de machinerie qui nous sort de l’histoire, ou le lent déplacement énigmatique de Rita Houle. On comprend que Lucien s’ennuie et s’invente un double fictionnel aussi pour tuer le temps, mais cet élément aurait pu être présenté différemment.

Sans être totalement convaincante, la quête de Lucien Champion nous fait explorer le domaine des possibles. N’est-ce pas là le travail d’un créateur, d’une créatrice ou d’un romancier, d’une romancière de nous amener sur des chemins de traverse pour découvrir une autre réalité, fut-elle inventée ?

Rita au désert

Texte et mise en scène : Isabelle Leblanc. Assistance à la mise en scène : Ariane Lamarre. Dramaturgie : Paul Lefebvre et Émilie Martz-Kuhn. Décor : Max-Otto Fauteux. Lumières : Natasha Descôteaux. Conception sonore : Éric Forget. Costumes : Leïlah Dufour Forget. Vidéo : Julien Blais. Mouvements : Frédérick Gravel. Avec Alexandrine Agostini et Roger La Rue. Une coproduction du Théâtre de l’Opsis et de La Colline – Théâtre national (Paris) en codiffusion avec le Théâtre de Quat’sous, présentée au Théâtre de Quat’sous jusqu’au 4 décembre 2021.

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