Critiques

Seul… en scène ! : De l’anecdote à l’épanchement

Pour son spectacle solo, Marc Messier a requis la participation de Mani Soleymanlou (il en signe la mise en scène), qui sait assurément de quoi ce type de prise de parole retourne. Ils avaient œuvré ensemble à l’occasion de Neuf, lors duquel le comédien s’était d’ailleurs illustré par ses talents de conteur. Seul en scène, il peut compter sur la même aisance à raconter, sur la faculté de personnifier différent·es interlocuteurs et interlocutrices d’irrésistible façon ainsi que sur un charisme inénarrable. Cependant, le contenu de ce monologue ne s’avère pas uniformément probant.

Le texte que Messier a élaboré avec la collaboration de Soleymanlou et de Louis Saia, complice de longue date (Les Voisins, Les Boys, Appelez-moi Stéphane, etc.), tergiverse entre le stand-up comique et le récit historico-biographique. Le spectre est vaste, très vaste, allant de la blague grivoise mettant en scène un Britannique, un Américain et un Québécois sur le Titanic à la poésie baudelairienne en passant par l’évocation de certaines décennies du 20e siècle telles celle des années 1960, sa Révolution tranquille et l’électrochoc qu’a pu représenter L’Osstidcho.

Il y a aussi les segments où l’acteur se raconte. Ceux-ci, particulièrement authentiques et sentis, le rire s’y faisant plus incident, constituent le cœur battant de ce spectacle. Si l’on regrette qu’ils n’occupent pas davantage de terrain dans cette aventure scénique, on se délectera des moments où l’étoile de la scène comme des petit et grand écrans relate la genèse de son amour du théâtre. Celui-ci serait né de son implication liturgique à titre de servant de messe, circonstances dont il appréciait les costumes, les déplacements chorégraphiés, bref le caractère représentationnel. Le récit du début de sa carrière se révèle aussi sympathique.

Écueils et moments de grâce

On ne peut que déplorer, néanmoins, que le texte apparaisse se perdre dans les tons, dans les thèmes, tout en tentant de s’accrocher tant bien que mal à son fil narratif. Celui-ci, pourtant, n’est pas dépourvu d’intérêt. La prémisse sur laquelle repose le spectacle s’articule autour des relations qu’entretient ce pilier du triumvirat de Broue avec son ego. Celui-ci, pouvant pour chacun·e se révéler tant un outil, un moteur, que son propre pire ennemi, mérite certes, à l’heure des égoportraits et de la mise en scène de soi-même sur les réseaux sociaux, qu’on s’y attarde. La réflexion que propose Messier à cet égard, qui aurait peut-être pu être approfondie davantage, réussira tout de même à ensemencer les esprits sujets à l’introspection. On ne saurait, par ailleurs, passer sous silence l’attrait (et la portée) bien relatif que présentent certains numéros, dont celui construit autour de la rencontre de celui qui n’était alors qu’un jeune homme avec la fille de Dieu, qui aurait cru bon de lui apparaître en secret. En revanche, les propos sur l’andropause et le vieillissement atteignent franchement leur cible, alliant habilement la drôlerie à une impudeur nécessaire.

Le monologuiste évolue sur une scène habillée de trois balançoires métalliques, figées dans leur mouvement. Symbole de la mort qui peut tous et toutes nous saisir en plein vol et faire brutalement fi du si bel élan que l’on s’était donné ? Quoi qu’il en soit, il est fort touchant de voir le conteur faire usage de l’une d’elles, bercé par ses souvenirs, une mine béate parant son visage. C’est certainement dans ces petites perles que l’on reconnaît la griffe de Soleymanlou et, jusqu’à un certain point, l’influence d’Yvon Deschamps, figure admirée par le comédien. Ce sont ces moments de grande humanité qui pourvoit Seul… en scène ! de son unicité, ceux où Marc Messier apparaît vulnérable et lucide tout en persistant viscéralement à sourire à la vie. Spectateurs et spectatrices sourient alors aussi, et ceci est peut-être bien plus précieux encore que de rire aux éclats.

Seul… en scène !

Texte : Marc Messier, avec la collaboration de Mani Soleymanlou et de Louis Saia. Mise en scène : Mani Soleymalou. Assistance à la mise en scène : Jean Gaudreau. Scénographie : Loïc Lacroix. Stylisme : Cynthia St-Gelais. Éclairages : Erwann Bernard. Musique : Larsene Lupin. Photographie : Julien Faugère. Direction de production : Yannick Tessier. Avec Marc Messier. Une production d’Encore spectacle présentée en tournée.

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À propos de

Sophie Pouliot est journaliste culturelle depuis une vingtaine d'années. Elle cheffe de pupitre pour JEU, chroniqueuse des arts de la scène pour Elle Québec, chroniqueuse en théâtre jeunesse pour Lurelu et on a pu la lire ou l'entendre, au fil des ans, dans divers médias (Le Devoir, Télé-Québec, etc.). Elle est aussi présidente de l'Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT). Férue de théâtre, de littérature, de cinéma et de cirque, elle apprécie particulièrement lorsque ces disciplines se croisent.

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