Critiques

Céleste : Un cabaret éclectique

C’est dans une ancienne salle de conférence de l’hôtel Fairmount Le Reine Élizabeth, transmutée en cabaret, que se déploie le tout dernier spectacle du cirque Éloize. Des numéros circassiens, dont plusieurs sont recherchés et fascinants, alternent avec les prestations musicales charmantes de la chanteuse Coral Egan et des interventions d’un maître de piste drag queen qui tente de nous entraîner dans un univers écartelé entre le mystique et l’humoristique, et dont l’esthétique bifurque à mi-parcours sans raison apparente. De références aux dieux, aux étoiles, à l’astrologie, à l’ésotérie et aux démons, on se rend jusqu’à une chorégraphie de breakdance acrobatique accompagné par un interprète de beatbox. Difficile de ne pas voir en Céleste un spectacle qui, malgré qu’il cumule plusieurs composantes intéressantes, manque d’unité… et de magie.

Éric Carrière

Petite scène trifrontale, plafond bas et éclairages tamisés créent une ambiance intime, une proximité entre les artistes et le public, qui permet d’apprécier à leur pleine mesure les talents et l’inventivité des circassien·nes qui se succèdent sur le plateau. Certains de leurs enchaînements captivent et étonnent. C’est notamment le cas du duo des Jumelles gémeau (Catherine Girard et Nadine Louis), qui investit le mât chinois d’une façon tout à fait unique, soit avec raffinement, grâce, lyrisme, y conjuguant extensions et vrilles comme s’il s’agissait d’un exercice de tissus aérien. Les formes qu’elles font naître à deux non seulement renouvellent leur discipline, mais sont d’une beauté époustouflante. Notons aussi l’approche imaginative du satyre (Jimmy Gonzales) qui jongle avec de l’argile – scindant et reformant sa sphère de matière brute au gré de ses besoins –, la coordination sans faille, l’audace et le panache de Lady Saturne (Mélodie Lamoureux) aux cerceaux, de même que l’élégante démonstration de roue Cyr proposée par l’animateur de la soirée lui-même.

Musique, drag, danse… et cirque

S’ajoute à ces épisodes phares de la production de sympathiques numéros de patin à roulettes, de monocycle, d’équilibre et de breakdance. Or, par moments, l’amateur ou l’amatrice de cirque aura soif de cet art tant les intermèdes qui séparent les performances circassiennes apparaissent nombreux et longs. Le maître de cérémonie, incarné par Matthew Richardson excelle certes dans la grandiloquence comédique et l’animation de foule, et ses interventions respectent sans doute les codes du cabaret drag. Encore faut-il apprécier le genre, car ces saynètes occupent une large part du spectacle. Qui plus est, y cohabitent le français et l’anglais, de manière inéquitable, il faut le dire, puisque si les anglophones peuvent compter sur une traduction immédiate des propos tenus dans la langue de Tremblay, les francophones n’ont pas droit aux mêmes égards. Tourisme, oblige ?

Éric Carrière

Autre partie importante du dernier opus éloizien, le chant suave de la charismatique Coral Egan occupe à quelques reprises l’entièreté de la scène. Fort heureusement, car, lorsqu’elle accompagne les prestations circassiennes, on ne peut pas bien la voir de partout dans la salle. Dommage. L’espace dédié au public, meublé de tables, de chaises, de fauteuils et de divans, est par ailleurs habité de personnages énigmatiques, vêtus de kimonos et de masques animaliers (qui ne sont pas sans rappeler ceux de la populaire série télévisée Squid Games, mais là s’arrête le parallèle entre les deux œuvres) ou lunaires. Ils rôdent, dansent et s’inscrivent dans le désir qu’affiche le metteur en scène Benoît Landry d’installer une atmosphère mystérieuse, voire ésotérique, occulte. Sont aussi destinées à y concourir des projections d’étoiles et de planètes sur des écrans horizontaux et étroits qui entourent l’aire de spectature ainsi que des phrases telles « Dans le noir, tout est possible… », « You’ve been chosen by the gods » et « Vous serez libéré·es de vos impuretés ». Il est étrange que cette orientation, si nette en début de spectacle, périclite en cours de route, alors qu’une esthétique résolument plus triviale est adoptée, tant dans les costumes que dans la musique, voire dans la couleur des numéros eux-mêmes. On est à mille lieux, avec Céleste, de la cohérence stylistique et dramaturgique particulièrement achevée de Saloon ou de Nezha l’enfant pirate.

Quoi qu’il en soit, on peut certainement dire que le Cirque Éloize se trouve, littéralement et métaphoriquement, là où on ne s’y serait pas attendu·es. Et ce spectacle qui, comme il fut dit au cours des discours d’ouverture ayant été prononcés lors de la première, visait à faire revivre les arts du cirque et la vie culturelle du centre-ville de Montréal après deux ans de pandémie, offre sans contredit de très beaux moments.

Céleste

Mise en scène : Benoît Landry. Direction artistique : Anita Bombita. Chorégraphie : Julie Perron. Scénographie : Florence Babin-Beaudry. Costumes : Natalia Baquero. Éclairages : Martin Sirois. Conception musicale : Marc-André Charbonneau et Mercan Dede. Vidéo : Charlotte Risch et Yannick Doucet. Maquillages et coiffures : Laurie Deraps et Sophie Parrot. Coordination artistique et régie générale : Clémence Lavigne. Chant : Coral Egan. Musique : Daniel Thouin. Avec Matthew Richardson, Catherine Girard, Nadine Louis, Danielle Saulnier, Jimmy Gonzales, Mélodie Lamoureux, Annie-Kim Déry, Jean-Philippe Cuerrier, Émile Mathieu, Christian « Sancho » Garmatter, Vincent « Intrikid » Lachance, Mathieu « Soul Step » Ulrich et Andre Gibson. Une production du Cirque Éloize, présenté à l’hôtel Fairmont Le Reine Élizabeth jusqu’au 4 juin 2022.

 

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