Critiques

Rhapsodie : L’algèbre de Sylvain Émard

Sylvain Émard a trouvé son style depuis longtemps, en amalgamant le travail pointu de la danse contemporaine et le plaisir grand public de danser dehors, en grand groupe réunissant professionnel·les et amateurs et amatrices. Il en fait des polynômes aux fonctions transcendantes, un jeu de corps jouissif sur des rythmes musicaux et des sons frappés semblables à ceux des boîtes de nuit qui chauffent et où on se dépense.

Le petit russe

Au fil du temps, le chorégraphe a réussi à remplir des espaces vastes, en dirigeant bien sa danse. Dans l’édifice Wilder, il investit le tapis blanc à 360 degrés, le public étant réparti tout autour des interprètes. Là, il condense et élargit son groupe de 20 interprètes (13 corps féminins, 7 masculins) à la manière d’un accordéon. Il prévoit aussi les effets de coupure :  le groupe est scindé ou au contraire ramassé sur lui-même en unités discrètes, formant une matière continue ou discontinue dans laquelle circule l’énergie. Il permet enfin que se détachent certains individus ou des couples, comme autant de singularités dissidentes, que le groupe absorbe de nouveau.

Le chorégraphe a donc compté et « calculé », transférant ce « calcul mental » de la musique aux lancers de bras, aux déplacements, aux tours et roulés, aux pliés et aux effondrements, comme aux effets de cassure sur chaque corps. Il n’y a aucune saynète théâtrale, rien que de la danse, déclinée sans début ni fin, sans histoire et sans autre finalité que celle de se dépenser en groupe et pour soi en un rituel harmonieux.

Un paysage mathématique

L’effet de cette pièce est lyrique, mélodique, comme un long chemin de corps pour retrouver ensemble la possibilité et la joie de danser. L’aire de jeu est couverte par le nombre, et la composition, déclinée grâce à la mémoire corporelle, admirable, des interprètes. Jamais ils et elles ne dérogent de leur formation, ces unités constituant un lexique, un tout cohérent, la disposition d’une force armée.

L’arme, culturelle, est ici une gestuelle simple, répétée et pourtant variée, organisée dans les rangs serrés qui leur donnent cette force commune. C’est tout à la fois un orchestre et un agrégat sédimentaire, un groupe tactique et une symphonie, d’où le titre Rhapsodie. Ils et elles forment un bloc volcanique, un plissement soudain du sol, une vague frappant l’autre ou s’échouant l’une après l’autre.

On s’y maintient entre l’impulsion et le contrôle, le défoulement et l’abord de l’extravagance. L’effet est un compromis assez sage, qui évoque l’écriture mathématique. En effet, tout y est équation, inconnues et variables de valeurs égales, déroulant algèbre et démonstration. Ce qui amuse, c’est l’absence d’axiome, de résolution et de résultat. On observe la tribu de très près, on la ressent dans ses infimes subtilités, ses marques de sensorialité libre, changeante et diversifiée.

La mathématique de Sylvain Émard a donc de la vie. C’est une société au cœur de laquelle bat la danse; la gestuelle en est la syntaxe logique : addition, soustraction, multiplication, division, inclusion, conjonction, disjonction. Tout reste en ordre, dans le plus et le moins, avec de beaux élancements, composés et décomposés.

L’inconnue de ces propositions est à la fois visible et non dite, comme un état des lieux qui soude la communauté. Seuls quelques individus y échappent. La tenue générale de la pièce, une heure sans interruption, vante son vocabulaire stable, l’histoire continue, sans origine ni destination, les rythmes bruts, en boucle, le frappé des mesures et les répétitions sérielles. La poésie des nombres, avec leur algèbre versant dans la géométrie, est une science pratique et positive, qui s’engendre sans nécessité de l’interpréter.

Rhapsodie

Chorégraphe : Sylvain Émard. Musique originale : Martin Tétreault & Poirier. Lumières : André Rioux. Costumes : Marilène Bastien. Répétiteur : Daniel Villeneuve. Avec Lou Amsellem, Sophie Breton, Charles Cardin-Bourbeau, Matéo Chauchat, Félix Cossette, Marilyne Cyr, Marie-Michelle Darveau, Janelle Hacault, Mathieu Hérard, Kyra Jean Green, Christopher LaPlante, Alexandre Morin, Erin O’Loughlin, Mateo Picone, Raphaëlle Renucci, François Richard, Cara Roy, Marie-Philippe Santerre, Lila-Mae Talbot et Camille Trudel-Vigeant. Une production de Sylvain Émard Danse, présentée par Danse Danse au Studio-Théâtre de l’Édifice Wilder jusqu’au 26 février 2022. Disponible en webdiffusion en direct les 25 et 26 février.

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